Aux quatre vents
Chapitre 20
— Comment tu as pu faire une chose pareille ? Je… Je ne sais même pas quoi dire tellement c’est révoltant ! tonne Henri Vernay en abattant si violemment son poing sur la table de la cuisine que son verre de vin tangue jusqu’à se renverser.
Son épouse, Marthe, baisse les yeux tout en essuyant la vaisselle du maigre dîner qu’ils viennent de terminer. Une purée de rutabagas ; rien que d’y repenser, Charlotte en aurait presque la nausée. Si ça continue ainsi, bientôt ils auront des rutabagas au petit déjeuner, au déjeuner, et au souper… C’est mieux que rien, il paraît. En ville, les gens crèvent de faim et ils donneraient cher pour de la purée de rutabagas, il paraît. Mais ce n’est pas parce qu’il y a pire ailleurs qu’on doit se satisfaire du médiocre, si ?
— Je suis sûr que ça va se savoir dans tout le village, non mais franchement, à quoi tu pensais, au juste ? vocifère encore son père sans faire un geste pour éponger le liquide rouge sombre qui commence à goutter par terre.
— Je n’ai pas réfléchi… Il était là, à tendre les bras en criant, l’air désespéré… Tu voulais que je regarde de l’autre côté ? que je passe mon chemin comme si de rien n’était ? riposte sa mère tout en allant docilement chercher une serpillière.
— Oui, voilà qui aurait été une bien meilleure idée ! Sauver un Boche de la noyade, c’est… c’est comme être collabo ! C’est comme tuer un soldat français sur le champ de bataille, tiens ! fulmine Henri Vernay en tamponnant son front luisant avec un mouchoir aux rayures délavées.
Charlotte observe son père qui ne décolère pas depuis qu’il a appris que, le matin même, son épouse a osé tendre un grand bâton trouvé sur la berge à un Allemand en train de se noyer dans le canal. Elle se promenait par là quand elle a entendu des cris. Paniquée à la vue de cet homme qui s’agitait dans l’eau noire et qui coulait à vue d’œil faute de trouver une prise pour se hisser, elle n’a pas réfléchi une seconde. Elle a regardé autour d’elle, a trouvé ce bout de bois et s’en est servie comme d’une perche, risquant même de plonger à son tour dans la Lys tant le soldat était lourd. Dès qu’il s’est retrouvé à cracher ses poumons sur la terre ferme, agenouillé dans son uniforme devenu vert foncé, Marthe s’est sentie mal à l’aise. À qui venait-elle de sauver la vie ? Avait-elle bien fait ? N’avait-elle pas trahi les siens, en agissant de la sorte ? Évidemment, quand elle était rentrée à la maison et avait avoué son geste à son mari, celui-ci s’était aussitôt métamorphosé en une boule de lave brûlante prête à tout dévaster sur son passage.
— C’était un gamin, Henri… Un gamin de l’âge d’Oscar… Je n’aurais plus jamais pu me regarder dans une glace, si je l’avais abandonné à son sort…, murmure Marthe.
Henri la fusille du regard, entend parfaitement le ton d’excuse qu’elle emploie, qui est bien la preuve qu’elle n’est pas très fière de ce qu’elle a fait. Sans états d’âme, il décide d’appuyer sur la corde sensible, celle de la culpabilité maternelle :
— Ah oui ? Et tu pourras te regarder dans une glace, le jour où ce Fritz que tu as sorti de l’eau fusillera ton propre fils ? Parce que c’est ça qui finira par arriver, et tu n’auras plus que tes yeux pour pleurer, à ce moment-là !
Marthe lève un regard larmoyant vers son mari ; comme chaque fois qu’il veut la blesser ou imposer son autorité de chef de famille, il vise en plein dans le mille.
— Je… Je suis désolée… Je n’ai pas pensé à tout ça… J’ai juste attrapé le bâton pour l’aider, c’est tout…, chuchote-t-elle en laissant deux grosses larmes dévaler ses joues.
— Oh, je me doute bien que tu n’as pas réfléchi, ça n’a jamais été ton fort, de toute façon. Mais ça n’excuse en rien ton geste. On va passer pour quoi, à ton avis, auprès des autres ? Pour des traîtres, oui ! Rien que d’y penser, j’ai honte… ! s’exclame Henri Vernay en se levant pour aller chercher la bouteille de vin rouge à côté de l’évier.
Lorsque sa silhouette massive passe devant Marthe et Charlotte, les deux femmes se ratatinent comme deux tortues pressées de rentrer dans leur carapace. Le patriarche n’a peut-être jamais levé la main sur elles, mais la violence qu’elles sentent prête à déferler au moindre prétexte les effraye malgré tout.
— Maman a voulu bien faire, ce n’est pas la peine de l’incendier comme ça. Je ne vois pas en quoi laisser mourir quelqu’un ferait de nous de meilleures personnes, ce n’est pas parce que c’est la guerre que tous les coups sont permis…, déclare soudain Charlotte d’un ton neutre.
Elle sait pertinemment qu’elle ferait mieux de se taire, mais elle n’y parvient pas. Depuis toute petite, malgré sa peur, elle a toujours bravé son père, peut-être parce qu’elle est la petite dernière de la fratrie, celle qu’on n’attendait pas mais qui s’est imposée par hasard. Peut-être parce qu’elle est l’unique fille d’Henri Vernay et que cette situation lui a donné des privilèges que sa mère et ses frères n’ont jamais eus. Ou peut-être simplement parce qu’elle a la rébellion dans le sang et une langue bien pendue qu’elle ne compte pas domestiquer.
Aussitôt, ça ne loupe pas, les doigts de son père se crispent sur la bouteille de rouge, si fort que ses articulations deviennent aussi blanches que l’évier. Il se tourne vers sa fille, qui a osé se ranger dans le camp de sa traîtresse d’épouse, plisse les yeux pour la dévisager d’un air mauvais. Charlotte réprime un frisson mais ne cille pas. Au contraire même, elle ouvre de nouveau la bouche :
— Et puis… Tous les Allemands ne sont pas des nazis. Tous les Allemands ne sont pas des ennemis. Ils ont été appelés sous les drapeaux et certains ne font qu’obéir sous peine d’être des déserteurs, j’en suis sûre.
— « Tous les Allemands ne sont pas des ennemis » ? Non mais tu as vu jouer ça où, exactement ? Dans tes romans à l’eau de rose ? C’est ton Zola qui écrit de telles inepties ? siffle Henri avant de regarder sa femme pour la prendre à partie. Je t’avais dit que ça ne donnerait rien de bon de la laisser lire ses maudits bouquins ! Ça ne fait que lui mettre en tête des idées aussi stupides que dangereuses ! « Tous les Allemands ne sont pas des ennemis », singe-t-il avec mépris. Décidément, j’aurai tout entendu…
Charlotte croise les bras sous la poitrine, serre les dents, agacée de ne jamais être prise au sérieux. Elle n’a pourtant plus dix ans !
— L’autre jour, dans la rue, j’ai vu un soldat allemand qui donnait du chocolat au fils Jadorski, affirme-t-elle avec un aplomb mâtiné d’insolence.
Henri Vernay émet un rire narquois.
— Et c’est censé prouver quoi ? À tous les coups, ton Chleuh a mis du cyanure dedans, va. Ou alors il n’aime pas le chocolat et a voulu s’en débarrasser…
Charlotte secoue la tête, vexée de tant de mauvaise foi. Son père boit son verre de vin en une seule longue lampée, puis il le repose dans l’évier.
— J’espère pour vous qu’au village, tout le monde ne va pas commencer à jaser sur le fait qu’on a secouru un Boche. La dernière chose dont on ait besoin en ce moment, c’est que le café soit déserté.
C’est à ce moment-là que trois coups résonnent à la porte d’entrée de l’appartement situé au-dessus du café. Henri, Marthe et Charlotte échangent un regard étonné : personne ne vient jamais frapper chez eux…
Le père va ouvrir la porte, méfiant, et quand il découvre deux officiers allemands devant lui, il pâlit.
Il a beau jouer le rustre pas impressionnable pour deux sous, il se souvient encore de sa première altercation avec un officier boche, quelques semaines après que les Allemands s’étaient installés au village. Le soldat était entré au café, aussi nonchalant que s’il était chez lui, avait commandé un verre de vin rouge au comptoir avant d’aviser la pièce de cinq francs par terre. Aussitôt, il s’était penché pour la ramasser, avait mis quelques secondes pour comprendre qu’elle était collée au sol. Tout en déposant le verre sur le zinc, Henri avait étouffé un petit rire sarcastique et l’officier s’était relevé, soudain conscient qu’il s’agissait d’un mauvais tour. Henri avait collé la pièce de monnaie des années auparavant, pour le simple plaisir de s’esclaffer lorsqu’un étranger tentait de la ramasser. « Vous trouvez ça drôle ? » avait murmuré le soldat en transformant les v en f. Visiblement, il n’avait pas le sens de l’humour. Henri n’avait rien répondu, trop fier, et le Boche avait ajouté, menaçant : « Il y en a qui sont torturés pour moins que ça, vous savez ? » Les deux hommes s’étaient jaugés du regard, longuement, jusqu’à ce que Marthe intervienne et se confonde en excuses à la place de son mari, promettant à l’officier de mettre un tapis pour que cette plaisanterie douteuse ne se reproduise pas.
Cette fois-là, Henri ne s’était pas démonté, mais la vérité, c’est qu’il n’en avait pas mené large. Alors découvrir aujourd’hui deux soldats sur le pas de sa porte, ça ne lui dit évidemment rien qui vaille.
— Nous venons voir Marthe Vernay, c’est bien ici qu’elle habite ? demande l’un des deux hommes dans un français aussi traînant qu’hésitant.
Charlotte a beau ne pas y connaître grand-chose, elle sait que la casquette rigide et les galons sur son uniforme sont le signe qu’il s’agit d’un gradé.
Sa mère s’approche, les mains déjà tremblantes. L’officier sort de sa poche une feuille pliée en quatre et se met à lire les quelques lignes dactylographiées dans une langue qu’il ne maîtrise pas tout à fait.
— Le lieutenant général de la Kreiskommandantur a été informé de votre acte de courage et il souhaiterait vous remercier d’avoir sauvé la vie d’un de nos soldats.
Marthe et Charlotte ont les yeux ronds comme des soucoupes. Elles attendent la suite, mais visiblement l’Allemand a achevé sa courte lecture et il paraît attendre quelque chose. Constatant que rien ne vient, son acolyte hausse les sourcils et demande :
— Eh bien, que voulez-vous ?
Marthe entrouvre la bouche, mais aucun son ne sort. Son cerveau réfléchit à toute vitesse ; elle est prise au dépourvu. Que répondrait Henri, à sa place ? Démunie, elle lui jette un coup d’œil, mais il regarde ailleurs à dessein, outré d’une connivence avec l’ennemi qu’il juge déplacée.
Alors Marthe prend une profonde inspiration et déclare d’une voix blanche :
— Mon fils Julien Vernay est prisonnier en Allemagne depuis décembre 1940. Je voudrais qu’il soit libéré et qu’il revienne à la maison.
Les deux soldats acquiescent sans répondre quoi que ce soit, puis tournent les talons.
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