Aux quatre vents
Chapitre 42
La première fois que Clément de Clercq est entré dans cette grande pièce carrée au sol recouvert de parquet ancien en larges lames de chêne, il a su qu’elle deviendrait son territoire. Son antre. Son refuge. Il avait parcouru sans entrain les immenses couloirs du château, ouvert les dizaines de portes une à une sans le moindre enthousiasme ; de toute façon, il n’était pas là pour se sentir bien. Barbara et Gustave – l’assistante et le majordome qu’il venait d’embaucher – marchaient sur ses talons sans broncher. Au début de la visite, Barbara avait bien tenté de lui vanter les mérites de la demeure, en s’extasiant sur la hauteur sous plafond ou la décoration ancienne, mais elle avait vite compris que son patron n’en avait que faire et qu’il valait mieux qu’elle demeure silencieuse.
Clément avait terminé son tour du propriétaire par la tour centrale, celle qui faisait toute l’originalité – et la beauté, sans doute – du château de Sabran-sur-la-Lys. Au premier étage comme au rez-de-chaussée, deux larges couloirs partaient à droite et à gauche pour desservir les deux ailes de la forteresse. Au centre de la tour se trouvait un grand escalier en spirale soutenu par des colonnes de pierre de taille sculptée. Clément avait levé la tête pour observer la majestueuse et parfaite forme d’escargot.
— Où mène cet escalier ? avait-il demandé à ses deux employés qui le suivaient comme des ombres.
— À une sorte de… débarras, je crois, avait répondu Barbara Lombardi, soulagée d’avoir pris le temps de vider la pièce au-dessus de leurs têtes pour qu’elle ne ressemble plus à un grenier abandonné par les anciens propriétaires.
Clément avait gravi les quarante-quatre marches, sa main caressant la rampe de pierre tout au long de son ascension. Arrivé en haut, dans cette grande pièce vide située juste en dessous de l’horloge accrochée depuis toujours sur la façade de la tour, il avait ouvert la bouche, muet d’admiration. Il n’aurait pas su expliquer pourquoi, mais quelque chose s’était passé. Il s’était approché de la grande fenêtre cintrée, avait contemplé la vue du village en contrebas, puis il s’était tourné vers Barbara et Gustave :
— Vous installerez mon bureau ici.
Gustave s’était légèrement courbé en avant, pour signaler qu’il avait enregistré l’ordre, et Clément s’était de nouveau plongé dans l’observation du paysage.
Depuis son emménagement au château il y a près d’un an et demi, le nouveau propriétaire des lieux passe donc le plus clair de son temps dans le bureau de la tour. Il en apprécie la lumière, douce et réconfortante. Il aime aussi, sans doute, cette impression de dominer les alentours, cette impression d’être en parfaite sécurité.
Protégé des autres, protégé du monde.
Souvent, il se poste devant l’unique fenêtre de la pièce et laisse son esprit divaguer en regardant les maisons du village, toutes petites vues d’ici. Au premier plan, il voit le clocher de l’église – ridicule par rapport à la grande flèche en ardoise entourée de quatre tourelles rondes qui surmonte la tour de son château.
Son château.
Là-bas, à l’entrée du cimetière, il aperçoit une silhouette vêtue de rouge, à quelques pas des marronniers, qui lui fait automatiquement penser au petit chaperon rouge. Il faut ne pas avoir froid aux yeux, pour se risquer à sortir sous une averse pareille…
Le ciel déjà plombé s’assombrit encore plus, au point que Clément songe à aller allumer la lumière. Mais, étrangement, il ne parvient pas à détacher les yeux de la silhouette écarlate. Si le petit chaperon rouge chemine dans le cimetière, ça fait de lui… le grand méchant loup ?
Non, bien sûr que non.
Clément recule d’un pas, songeur. La vitre de la fenêtre lui renvoie son reflet, et il scrute son propre regard couleur d’eau. Une ride profonde s’est creusée entre ses deux sourcils sans qu’il s’en soit aperçu. Elle s’ajoute aux nombreuses petites ridules qui forment comme deux demi-soleils autour de ses yeux. On les voit surtout lorsqu’il sourit, ce qui est de toute façon plutôt rare. Il a eu quarante ans l’automne dernier, et pourtant, il a l’impression d’avoir déjà vécu mille vies, d’avoir traversé tant de portes qui l’éloignent désormais du reste du commun des mortels. Non qu’il soit exceptionnel, mais il a toujours eu le sentiment d’être en décalage avec les autres.
En décalage.
C’est encore plus vrai aujourd’hui.
Ce matin, aux aurores, il est allé cueillir quelques pissenlits à l’arrière du château, avant de descendre jusqu’au cimetière pour déposer, comme toutes les semaines depuis son arrivée au village, son bouquet sur la tombe de Charlotte. Il aimerait dire « la tombe de sa mère », mais il n’y parvient pas ; ça semble trop fou, trop absurde.
Comme toujours, le chien l’a suivi, telle une ombre sur ses talons. Le corniaud avait débarqué le lendemain de l’emménagement de Clément au château, s’était posté sur une des pelouses, celle située juste devant la grande fenêtre de la tour. Comme s’il savait exactement où se positionner pour être remarqué du nouveau propriétaire. Au début, Clément l’avait ignoré ; un chien vagabond, ça n’avait rien d’exceptionnel. Au bout de quelques jours, il avait demandé à Gustave de le chasser, après qu’il aurait vérifié que le cabot n’avait pas de médaille. Même pas de tatouage, avait déclaré le majordome avec son flegme habituel. Mais le chien était revenu, toujours au même endroit, entre deux touffes de pissenlits jaune vif, et Clément avait fini par descendre de sa tour pour faire connaissance avec l’animal. Il était plus grand qu’il ne l’avait cru, de la taille d’un labrador, avec un pelage noir éclaboussé de taches couleur sable. Les deux esseulés s’étaient jaugés, longuement, et Clément avait déclaré : « Tu veux rester, c’est ça ? » Évidemment, le chien n’avait pas répondu, ni jappé, ni même penché la tête sur le côté pour attendrir son interlocuteur. Mais Clément était parti du principe que qui ne dit mot consent, et il avait ouvert sa porte au chien : après tout, il y avait bien assez de place pour lui dans cette immense demeure. Depuis, la bête était restée, habituée à son panier dans le bureau en haut de la tour. Au grand regret de Gustave, Clément s’était refusé à lui donner un nom. « Le chien » s’était d’ailleurs révélé amplement suffisant.
Pas d’attaches, pas de lien indéfectible, tout était bien mieux ainsi.
Quand elle l’a aperçu à l’aube occupé à nouer ses fleurs avec un ruban, Barbara lui a proposé, une énième fois, de passer chez un fleuriste pour trouver des fleurs… comment a-t-elle dit déjà ? Ah oui, des fleurs plus « présentables ». Clément n’a même pas pris la peine de répondre ; il a déjà expliqué à plusieurs reprises que c’étaient des pissenlits qu’il voulait apporter à Charlotte. Des pissenlits et rien d’autre, n’en déplaise à son assistante. Elle trouve ça étrange ? Lui aussi préférerait acheter un bouquet de roses, ou même une jolie plante en pot. Mais les pissenlits ne sont pas son choix.
À cinq heures du matin, évidemment, il n’a croisé personne au cimetière ou sur le chemin qui serpente du château à l’église. Il aimerait pouvoir sortir à sa guise, à n’importe quelle heure, sans craindre de tomber sur des habitants du village. Des curieux qui se demanderaient ce qu’il fiche dans leur cimetière, et qui s’empresseraient de venir fouiner, c’est une évidence. Plus les semaines passent, plus ce besoin de ne plus se terrer devient impérieux.
« Bientôt… », lui murmure la petite voix qui le guide en permanence. Bientôt, mais pas tout de suite.
Depuis son installation, aucun villageois n’a mis un visage sur le nom de Clément de Clercq. Personne ne saurait dire à quoi il ressemble. Il a su rester un vrai fantôme, un courant d’air. Insaisissable. Il aurait cru qu’au bout d’un certain temps les Sabranois chercheraient à entrer en contact avec lui, pour comprendre ses agissements. Il aurait cru qu’au fil des acquisitions au village la tension serait montée au point qu’ils débarqueraient à plusieurs, peut-être même armés de pioches, de fourches et de flambeaux. Il aurait cru qu’en novembre dernier, au moment où des dizaines de maisons avaient été éventrées en une seule et même journée, ils monteraient jusqu’au portail, prêts à mettre le château à feu et à sang.
Mais il s’est trompé. Rien ne s’est produit. Rien, à part quelques coups de fil auxquels il n’a pas donné suite, à part quelques visites manquées du maire du village. Barbara et Gustave font très bien leur travail de barrage, il faut le reconnaître. Il y a eu une seule anicroche, le mois dernier, quand une jeune femme s’est présentée au château et a décidé de faire le pied de grue au moment où Clément devait se rendre à Lille pour régler quelques affaires. Il avait attendu jusqu’au dernier moment pour quitter le château, espérant qu’elle se lasserait. En vain. Malgré tout, il n’aurait jamais imaginé que cette inconnue irait jusqu’à tenter de courir après sa Jaguar dans l’espoir – idiot ! – de les rattraper. Il la revoit encore s’étaler de tout son long juste avant le premier virage. Gustave et lui avaient échangé un regard dans le rétroviseur : à l’évidence, son majordome pensait qu’il allait lui donner l’ordre de s’arrêter, voire de faire marche arrière pour s’assurer que la jeune femme un peu trop hardie se portait bien. Clément avait hésité une fraction de seconde, puis, au moment où il l’avait vue commencer à se relever au loin, il avait lancé à Gustave : « Vous pouvez appuyer sur le champignon, nous ne sommes pas en avance. »
En dehors du harcèlement gentillet du maire et de cette jeune femme qui a dû lâcher prise après s’être retrouvée à mordre la poussière au sens littéral, aucune réaction, donc. Un inconnu débarque, défigure les maisons une à une après les avoir rachetées à tour de bras, et rien ne se passe.
Clément n’a de cesse d’être étonné – et déçu – de cet attentisme, de cette apathie écœurante. Et pourtant, devrait-il vraiment en être surpris, se demande-t-il parfois.
Après tout, il a affaire à des lâches, non ?
Des lâches.
Son projet a beau se dérouler exactement comme il l’espérait, il a beau acheter maison sur maison, et ce bien plus vite qu’il ne l’aurait escompté, il se sent vide. C’est comme si, à l’intérieur de lui, il ne restait plus qu’un trou béant. Tout ce qui arrive ne lui procure aucune joie, aucun réconfort, aucun apaisement. Et les rares fois où il ne se sent pas vide de toute émotion, c’est la colère qui s’infiltre dans le moindre de ses pores. Une colère brûlante, semblable à des flammes qui lèchent ses entrailles et ne demandent qu’à sortir pour tout détruire sur leur passage. Une colère pour l’instant encore contenue, mais qui bientôt déferlera sur tout Sabran, ainsi qu’il se l’est promis.
Ainsi qu’il l’a promis à Charlotte.
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