Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 19 sur 63

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Aux quatre vents

1943-1944

 

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CHAPITRE 18

 

Été 1943

 

— Allez, un peu de nerf, Charlotte ! Je ne sais pas ce que tu as ce matin, mais on dirait que tu dors debout… Va donc servir ces cafés à la table du fond ! maugrée Henri Vernay en faisant signe à sa fille de prendre le plateau qui attend sur le comptoir en zinc.

Charlotte retient à peine un soupir d’exaspération, mais obéit sans tarder. À dix-neuf ans, ce n’est pas du tout comme ça qu’elle voyait son avenir. Il y a encore quatre ans, elle avait des projets et des rêves plein la tête, le premier étant de quitter Sabran-sur-la-Lys pour monter à Lille faire des études de sténodactylo. Elle avait déjà tout prévu depuis belle lurette : intégrer l’école Pratte dès qu’elle aurait fêté son seizième anniversaire, trouver en ville un poste de serveuse ou tout autre emploi qui lui permettrait de financer ses études. Quitter ce petit village perdu du nord de la France, où la plupart des gens qui y naissaient finissaient par y mourir sans jamais avoir mis les pieds ailleurs de toute leur vie. Hors de question de dépérir ici ! Et son père avait beau lui seriner : « Tu crois quoi, au juste ? Que tu es trop bien pour Sabran ? Apprends donc à préparer un café buvable, au lieu de passer ton temps à rêvasser ! » Charlotte n’en avait cure. Aucune des remarques d’Henri ne parvenait à semer le doute dans son esprit.

Elle partirait. Point à la ligne.

Mais voilà. Il avait fallu qu’un petit homme moustachu, qui, visiblement, avait lui aussi des rêves de grandeur, décide d’envahir la Pologne, en septembre 1939. Il avait fallu que Winston Churchill s’en mêle et s’empresse de déclarer la guerre à l’Allemagne. Il avait fallu qu’Albert Lebrun fasse de même, pour que la France entière se retrouve au cœur d’une guerre qui, aujourd’hui, semblait ne plus devoir avoir de fin et que Charlotte soit contrainte de faire une croix – provisoirement, elle l’espérait très fort – sur ses ambitions. Adieu l’école Pratte, bonjour le café de ses parents, où, depuis près de quatre ans, elle faisait le service et nettoyait les tables à longueur de journée.

Malgré son amertume, elle ne se risquait pas à se plaindre trop souvent de son sort à voix haute, sous peine que sa mère, Marthe, ne lui rappelle qu’elle avait au contraire beaucoup de chance de continuer sa petite vie tranquillement, pense donc un peu à ton frère, le pauvre, et à ce qu’il endure au quotidien ! À vingt-huit ans, Julien, l’aîné de la fratrie de trois enfants, avait été fait prisonnier dès juin 1940, quand la guerre avait commencé « pour de vrai ». Ils avaient eu des nouvelles lapidaires deux mois plus tard ; un simple papier envoyé à Suzanne, son épouse, sous enveloppe de la Croix-Rouge, avec ces deux mots dactylographiés : « En vie ». Il avait fallu s’accrocher à ces cinq lettres, y placer tous leurs espoirs sans en savoir davantage. Suzanne, qui avait accouché de la petite Violette au printemps 1940, était effondrée, bien évidemment. Elle contemplait sa fille pendant des heures, en se lamentant qu’elle ne connaîtrait peut-être jamais son père. Chaque fois, Charlotte secouait la tête, atterrée que sa belle-sœur fasse montre de si peu d’optimisme. Puis les mois avaient passé, sourds à la détresse de la famille, à la détresse de toutes les familles du village, qui pleuraient leurs morts ou vivaient dans une attente pétrie de désespoir et d’angoisse. La première lettre de Julien n’était pas arrivée avant décembre 1940 : il leur racontait qu’après avoir transité par un camp en France – un frontstalag – il avait été transféré en Allemagne, d’abord dans un stalag en Basse-Saxe, puis dans un kommando de travail dans une ferme. Dès qu’elles le pouvaient, Marthe et Suzanne lui envoyaient un colis avec du tabac, des photos de la petite et quelques rares douceurs. Ainsi la vie avait-elle continué, depuis. Ça faisait si longtemps que son frère était prisonnier en Allemagne – bientôt trois ans ! – que Charlotte ne se rappelait même plus vraiment les détails de son visage ou le son de sa voix, alors même qu’ils avaient toujours tous les deux été si complices… Violette avait fêté ses trois ans au printemps dernier, et tout ce qu’elle connaissait de son père, c’étaient quelques clichés d’avant la guerre, des portraits en noir et blanc figés sur papier glacé qui ne disaient pas grand-chose de qui il était dans la vraie vie.

Voilà ce que marmonnait sa mère, quand Charlotte avait des sautes d’humeur et pestait contre cette vie monotone au village : « Pense à ce qu’endure Julien, là-bas. » Jamais Marthe ne prononçait le mot « Allemagne » à voix haute, à croire que ça lui aurait déchiré la langue de s’abaisser à ça. « Pense à Suzanne, qui s’occupe toute seule de Violette depuis sa naissance. » « Pense aux Lantier, qui ont perdu leurs deux fils en même temps. » « Pense à M. Morel, qui n’a plus qu’un seul bras. » Ah, ça, il y en avait beaucoup, des moins bien lotis que Charlotte, mais ça ne consolait en rien la jeune fille, qui mourait d’ennui. Quand donc se terminerait cette maudite guerre, qu’elle puisse enfin vivre sa vie ? Quand ?

Oscar, lui, semblait ne pas pâtir de toute cette situation. Son aîné d’un an à peine avait au contraire trouvé le sens de sa vie avec cette guerre. À vingt ans, il consacrait toute son énergie à lutter contre l’envahisseur en vert-de-gris, et le pire, c’est que leurs parents étaient fiers de lui et allaient même jusqu’à l’encourager ! Henri lui donnait des bourrades affectueuses sur l’épaule, ah c’est grâce à des gars comme toi qu’on va finir par gagner et par bouter l’ennemi hors de France ! Marthe le serrait dans ses bras à la moindre occasion, comme si elle craignait, chaque fois qu’elle le voyait, que ce fût la dernière, oh mon chéri, c’est bien ce que tu fais, mais, surtout, fais attention à toi, d’accord ? Pourtant, Charlotte ne voyait pas en quoi la pseudo-bravoure d’Oscar était digne d’intérêt ou de félicitations : s’amuser à aller écrire « Mort aux Boches » sur les murs du village, le plus haut possible pour que les soldats ne puissent pas effacer les inscriptions facilement, ce n’était pas ça qui allait libérer le pays, non mais franchement… Dans l’esprit de la jeune fille, c’était à peu près aussi inutile que lorsque son père crachait dans les cafés avant de les servir aux soldats allemands qui s’arrêtaient parfois chez eux.

— Charlotte, qu’est-ce que tu fabriques ? Encore dans la lune ? Va donc faire la queue à la boulangerie, avec un peu de chance, tu réussiras à avoir du pain…, lui lance sa mère en lui tendant sa carte et ses tickets de rationnement.

La jeune fille fait la moue mais ne conteste pas l’ordre maternel. Elle n’a aucune envie d’aller attendre des heures sous un soleil de plomb en face de la devanture crasseuse des Groux, mais après tout, ce sera toujours plus palpitant que de servir à boire aux éternels habitués…

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