Aux quatre vents
Chapitre 57
Clément joue avec le clapet argenté de son Zippo, le fait aller et venir simplement pour entendre le cliquetis lorsque le briquet se referme. C’est Lazare, son père adoptif, qui le lui a offert pour sa réussite au baccalauréat. Une mention « Très bien », de quoi faire la fierté du couple de Clercq. Élise avait déclaré que c’était une drôle d’idée, d’offrir un briquet à son fils, que c’était l’inciter à fumer et qu’elle ne voyait pas ça du tout d’un bon œil. Il faut dire qu’à l’époque Clément ne fumait pas encore, et qu’il s’y était mis peu après, sans doute pour imiter Lazare qui avait le même Zippo depuis toujours. Son père adoptif était tellement déçu que Clément préfère le métier de vétérinaire à celui de joaillier que le jeune bachelier avait voulu se montrer à la hauteur du cadeau qu’il lui offrait. Et la vérité, c’est que ça lui avait moins coûté de se mettre à la cigarette que de changer de voie professionnelle.
Le regard dans le vide, il s’amuse à rabattre le couvercle d’un coup sec pour éteindre la flamme orangée. L’asphyxier brutalement, la priver d’oxygène pour qu’elle meure aussitôt. Il y a quelque chose d’étrangement agréable dans le fait de pouvoir faire apparaître et disparaître cette petite vague de feu.
Ils ont tous dû trouver l’invitation qu’il a pris soin de faire déposer dans chaque boîte aux lettres du village. C’est lui-même qui a écrit chaque nom, chaque adresse, à la main. Il s’est montré intransigeant sur ce point, quand bien même Barbara lui a proposé à plusieurs reprises de le faire à sa place. Deux cent seize enveloppes, ça lui a pris un peu de temps, c’est vrai. Mais du temps, il en a à revendre, de toute façon. Le temps de faire les choses convenablement, le temps de s’attacher aux détails, le temps de savourer l’attente qu’il reste. Neuf jours à peine, à présent.
Neuf jours, et, enfin, ils comprendront ce qui se passe, ils comprendront qu’ils ne peuvent en vouloir qu’à eux-mêmes si leur village est en passe d’être réduit en cendres. Bientôt, il ne restera plus rien de Sabran-sur-la-Lys, et il est évident que cet endroit insipide ne connaîtra pas la renommée posthume d’un Pompéi. Bientôt, il ne restera plus rien que des murs décrépits et recouverts par le lierre, et il n’y aura plus personne pour se souvenir du temps où ce village avait une âme. Les innocents auront tous revendu leur habitation et refait leur vie ailleurs. Quant aux coupables, soit ils seront restés jusqu’au bout, à s’accrocher vaille que vaille à leur passé, jusqu’à prendre conscience qu’ils auraient mieux fait de déguerpir, soit ils seront partis d’ici, ruinés parce que personne – et encore moins Clément – n’aura voulu racheter leur maison.
Une chose est sûre : tous ceux qui doivent payer vont payer.
Pour le moment, ils sentent juste le sol vibrer sous leurs pieds, doucement. Ils n’ont pas encore compris que le grondement va s’intensifier et que leurs jambes vont commencer à vaciller. Ils n’ont encore aucune idée du séisme qui s’annonce, ravageur et sans pitié.
Clément imagine déjà leurs mines déconfites, quand ils viendront au château en pensant assister à une belle réception, en pensant enfin avoir les clés pour comprendre ce qui se passe depuis des mois. Oh, ils vont connaître enfin la vérité, mais Clément doute qu’ils aient véritablement envie de l’entendre. Vallon, Michelet, Louchard, Plantier… Et les Vernay, évidemment. Léa Ackerberg lui parle de rédemption ; comme si un seul des Vernay méritait une once de miséricorde ! Ils vont prendre conscience qu’au bout du compte le pouvoir a changé de camp, et que désormais ce sont eux qui sont à sa merci et non plus l’inverse.
Quand il pense à la soirée à venir, il imagine sans peine la surprise, la colère, la terreur, et l’impuissance dans les yeux de tous ces monstres ordinaires. Cela fait près de trois ans qu’il vit pour cet instant à venir, pour ce moment où, enfin, il pourra leur révéler qui il est. Trois ans qu’il peaufine son discours, chaque soir quand il peine à trouver le sommeil.
Alors la petite histoire de la jeune femme assise en face de lui a beau être tragique, il n’est pas question qu’il laisse le moindre soupçon de doute s’immiscer en lui.
Pas si près du but.
S’il a accepté de la recevoir après avoir lu le message sibyllin qu’elle lui a envoyé, où la mention de son vrai nom de famille – Vernay plutôt que de Clercq – sonnait comme une menace à peine voilée, c’est pour une seule et unique raison : la crainte que cette inconnue effrontée compromette la soirée qu’il a mis tant de temps et d’énergie à prévoir dans les moindres détails.
Ce qui n’est absolument pas envisageable.
— Ma deuxième mère vient de mourir, déclare soudain Léa Ackerberg d’une voix sourde.
Clément dirige de nouveau son regard vers elle, presque surpris qu’elle reprenne la parole alors qu’il était plongé dans ses pensées. Ses cheveux noirs légèrement ondulés sont retenus en arrière par un bandeau rouge sombre et elle porte un rouge à lèvres de la même teinte que le tissu. Un instant, Clément se demande si la jeune femme a fait un effort particulier pour ce rendez-vous, ou si elle est toujours si féminine.
Dans d’autres circonstances, dans un univers parallèle, ils auraient pu être amis, être amants, être âmes sœurs peut-être même. Clément a eu tout le loisir de l’observer, de la dévisager pendant qu’elle se livrait dans l’espoir de le faire vaciller. Sa façon de se frotter la lèvre inférieure quand elle hésite, comme une enfant le ferait. Le timbre de sa voix, légèrement rauque lorsqu’elle se laisse envahir par l’émotion. Ses yeux noisette qui prennent une teinte presque translucide quand elle dirige son regard vers la fenêtre. Oui, dans un autre contexte, dans une de ces histoires à l’eau de rose qu’Élise aimait tellement lire, cette rencontre pourrait être leur première rencontre. Celle qu’ils se rappelleraient toute leur vie, autour de laquelle ils broderaient une légende pour leurs enfants et leurs petits-enfants.
Mais Clément est vide. Insensible, sans doute. La tristesse de Léa, les émotions qu’elle lui offre lui glissent dessus comme si sa peau, son âme avait été imperméabilisée.
Il la regarde prendre une longue inspiration tout en baissant la tête ; visiblement elle a du mal à retenir son chagrin en évoquant le décès de Rose Flament. Sa « deuxième mère », comme elle l’appelle. Clément voudrait lui dire qu’en réalité l’adjectif adéquat devrait plutôt être « seconde », à moins qu’elle n’ait, quelque part, une troisième mère. Néanmoins, il se retient, conscient que cette remarque serait sans doute jugée de mauvais goût par son interlocutrice.
— Votre deuxième mère…, répète-t-il avec une douceur inattendue. Je suppose que moi aussi, en un sens, j’ai eu deux mères. Comme vous avez de la chance d’avoir pu connaître les deux…
Léa reste interdite face à la douleur soudaine qu’elle lit dans le regard lointain de Clément. Puis elle se reprend, et poursuit d’une traite, peut-être pour ne plus se laisser déconcentrer par les émotions d’un autre :
— Rose vient de mourir, et elle nous a légué sa ferme, à sa fille et à moi. Je ne m’y attendais pas ; à vrai dire, je n’avais jamais réfléchi à tout ça… À ce qui se passerait après sa mort, à ce que représentait cet endroit pour moi… Cela ne vous regarde pas, mais sa fille veut vendre la propriété. De mon côté, je n’ai pas les moyens de racheter sa part pour éviter que la ferme ne soit mise en vente.
Clément jette un coup d’œil au chien, qui dort tranquillement dans son panier, installé juste devant la grande fenêtre cintrée de la tour. Comme Léa s’interrompt de nouveau et semble attendre une réaction de sa part, il finit par demander :
— En quoi tout cela me concerne, exactement ?
Léa étouffe un petit rire circonspect.
— En quoi ça vous concerne ? Mais… En tout, en un sens. Si la ferme se retrouvait vendue à quelqu’un d’honnête, qui souhaiterait la réhabiliter et l’habiter, qui voudrait en faire un lieu de vie, je n’aurais pas si mal au cœur à l’idée de la perdre. Mais nous savons tous les deux que ce n’est pas ce qui se passera le jour où elle sera sur le marché : personne ne veut plus acheter quoi que ce soit dans un village à moitié mort. Personne, sauf vous, qui dépèceriez la ferme comme vous avez dépecé toutes les maisons que vous avez récupérées. Vous viendriez arracher les portes d’un endroit où j’ai passé toute mon enfance, un endroit où j’ai été aimée et où j’ai aimé. Vous viendriez éventrer les fenêtres pour ne laisser que des murs béants et sans âme. Comment suis-je censée réagir ? Surtout, comment suis-je censée accepter que l’endroit que je préfère au monde soit détruit de cette manière ?
Soudain, les yeux de la jeune femme lancent des éclairs et Clément ne peut s’empêcher de se reconnaître dans cette ardeur et cette étrange combativité. Leurs luttes s’opposent, et pourtant, elles sont belles et justes toutes les deux. Il pourrait lui rétorquer que, parfois, quand il n’y a rien qu’on puisse faire pour empêcher que quelque chose se produise, il faut savoir lâcher prise et abdiquer. Mais il est le parfait exemple de l’incapacité de l’être humain à renoncer, alors il se tait. Il laisse la jeune femme donner libre cours à son émotion ; c’est peut-être bien le moins qu’il puisse lui accorder, après tout.
— Je suis revenue vivre ici parce que, quand je me suis retrouvée complètement déboussolée, tout m’a ramenée à Sabran. Mon fils est asthmatique, et la vie que je nous ai construite ici est celle qui lui convient. Je ne sais pas vous, mais moi, je crois aux signes : mon fils n’arrive à respirer correctement que depuis qu’on s’est tous les deux installés ici. Je ne veux pas quitter Sabran, je ne veux pas laisser mourir ce village sans rien faire…
Clément ne répond rien, même si quelque chose, tout au fond de lui, vacille. Charlotte aussi, dans ses lettres à Tobias, parlait de l’importance qu’elle accordait aux signes. Alors si lui ne croit pas à ce genre de superstitions, il comprend pourtant très bien à quoi fait allusion Léa.
— Si cette ferme est détruite, il ne restera plus rien du passage sur cette Terre de mes parents de guerre ; ce sera comme s’ils n’avaient jamais existé, comme si leur vie n’avait eu aucune importance. Il ne restera plus rien de leur histoire, de notre histoire, murmure la jeune femme en le regardant droit dans les yeux, comme si elle déclamait le plaidoyer de sa vie. Rose et Jacques ont risqué leur vie pour la mienne, pendant la guerre, et ils n’ont pas été les seuls. Presque tout le village savait. Presque tous les habitants savaient qui j’étais et ce qu’ils risquaient à ne pas me livrer aux Allemands, et pourtant, ils ont refusé de parler. La vérité est bien plus complexe que vous voulez bien le croire : ceux que vous haïssez du plus profond de votre cœur parce qu’ils sont responsables de la mort de votre mère sont aussi ceux qui ont sauvé la vie d’une gamine juive. Ce sont les mêmes personnes, les mêmes…
À quelques mètres d’eux, le chien s’étire brusquement avant de sortir de son panier pour se dégourdir les pattes. Il s’avance vers Léa, renifle avec précaution ses chaussures, se frotte la tête contre sa jambe pour mendier une caresse qui ne tarde pas à venir. Clément fronce les sourcils, abasourdi de l’ingratitude de l’animal qui semble vite oublier qui l’a recueilli et nourri depuis des mois.
— Dans le Talmud, il est écrit que celui qui sauve une vie sauve le monde entier, déclare la jeune femme sans quitter le chien des yeux.
Clément, un instant, se demande si elle s’adresse à lui ou à l’animal.
— Dans ce cas, l’inverse doit être vrai aussi, je suppose ? demande-t-il d’un ton plus sec qu’il l’aurait escompté.
— Comment ça ?
— Eh bien, celui qui détruit une vie détruit le monde entier, non ? explique Clément comme si sa pensée était l’évidence même.
La main de Léa se fige sur le ventre du chien, et celui-ci pousse un jappement pour que les caresses reprennent. Elle secoue la tête, se contente de répliquer :
— Si vous cherchez à tout prix à avoir le dernier mot, je vous le laisse, monsieur de Clercq. Peut-être n’y a-t-il aucun espoir que vous me compreniez, après tout… J’ai toujours pensé que les prénoms avaient une symbolique forte, mais peut-être est-ce une erreur, en réalité, ajoute-t-elle avec mélancolie.
Clément saisit parfaitement l’allusion. Parce qu’il s’appelle « Clément », il devrait être le premier à savoir faire preuve de compassion et de bienveillance ?
— Je n’ai pas choisi mon prénom, vous vous en doutez. Et pour tout dire, ce n’est même pas ma mère qui me l’a donné, alors je ne pense pas qu’il ait la moindre valeur symbolique…, rétorque-t-il, acerbe.
Contre toute attente, Léa se lève soudain, et le chien sursaute quand le fauteuil recule en grinçant sur le parquet. Elle tend la main à Clément, qui hésite une fraction de seconde avant de la lui serrer. L’entretien se termine dans une brusquerie étonnante, et il se retrouve bizarrement pris au dépourvu, comme si on venait de lui raccrocher au nez.
— Je vous remercie de m’avoir reçue, lance Léa Ackerberg tout en ramassant son sac à main.
Sans attendre de réponse, elle s’éloigne prestement, ne se retournant qu’après avoir ouvert la porte de la pièce. Clément et elle échangent un long regard silencieux ; on dirait qu’elle hésite à ouvrir la bouche pour dire une dernière chose. Peut-être se demande-t-elle si ses mots peuvent avoir le moindre intérêt, la moindre portée. Malgré tout, elle finit par parler, presque à contrecœur :
— Votre grand-mère, Marthe, ne savait pas que vous aviez survécu. Henri Vernay lui a affirmé que vous et Charlotte étiez morts tous les deux. Elle ignorait tout…
Même si ces paroles le sonnent, Clément accuse le coup sans ciller.
— Qu’est-ce que ça aurait changé, si elle avait su… ? demande-t-il d’un ton incertain.
— Tout, sans doute, riposte Léa d’un air soudain très triste.
— Ou peut-être rien.
Clément et Léa laissent ces derniers mots tranchants planer dans la pièce quelques instants.
Puis la jeune femme referme la porte derrière elle, sans un bruit, et Clément se retrouve seul avec le chien qui pousse un petit gémissement en contemplant la porte désormais close.
Il se sent soudain si las qu’il donnerait n’importe quoi pour que quelqu’un le prenne dans ses bras.
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