Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 8 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 4

La maison mitoyenne de la nôtre est celle de Pierre Boursault qui fabrique les cercueils du pays. Aussi avons-nous peur de sa cabane face au portail de notre jardin (portail sans mur, isolé, mignard, travaillé en grille du château, absurde et que Térésa ferme et ouvre sans songer à passer à côté). Pierre Boursault partage avec nous, qu'il hait sans défaillance ainsi que l'humanité en entier, la mitoyenneté du chemin entre sa maison et notre jardin, de même que ses vieux cabinets de campagne malodorants construits entre son jardin et le nôtre.

« Qui vient chier chez moi j' le fous dans l' trou », gueule-t-il matin et soir.

Délateur, menteur, voleur, grossier, ivrogne, pouilleux, il passe son temps à jeter des crapauds morts par-dessus le portail, pisser sur le garage, et foncer en vélo à la mairie pour dénoncer tout le monde à propos de n'importe quoi.

Tout le jour on l'entend hurler :

« Gertrude, fille de chienne, tu viens, oui? »

Gertrude, c'est sa femme. Enfin, ce qu'il reste d'une femme : grande sauterelle maigre et noire, crâne bosselé, poils au menton, dos voûté, reins courbés, cicatrices, plaies, bosses, il la maltraite pis que la marée contre les bouchots. Il l'oblige, pendant de longues heures, à tenir les grosses pièces de bois qu'il fait exprès de scier en plein dans le champ de ses entrailles... Une fois, la scie a déchiré le vieux sarrau noir et effleuré les seins dégonflés, en calebasses. Gertrude semble prise de tétanie, laisse échapper la pièce massive qui tombe, entraînant le rabot, les clous, les marteaux et les hurlements de Pierre Boursault :

« Salope. Si je ne me retenais pas... »

Et il ne se retient pas, en effet : il a défait sa ceinture et il cingle à toute volée le pauvre corps. De plus Gertrude Boursault a un bec-de-lièvre. Elle émet des sons terribles. Mais il frappe, la tire, la traîne par-delà un cercueil sans couvercle, posé contre le mur. Violemment, il la jette hors de la cabane, s'enferme à clef. Reprend le son furieux, déchirant, de la scie. Misérable bolide, Gertrude a tourbillonné jusqu'au pied du portail où Térésa, occupée à désherber, la reçoit sur ses râteaux.

Térésa a toujours haï l'injustice. D'un bond, elle est devant la cabane bouclée et tambourine :

« Ouvrez, Boursault. Vous m'entendez? Ouvrez. »

La scie s'est tue d'un seul coup.

« Vous êtes un lâche, Boursault. Le saviez-vous ?

– De quoi j' me mêle ? » dit une grosse voix charentaise dans le dos de Térésa.

C'est Ernestine Sarlut. Teigneuse comme pas deux, verrue sur le nez, nez en bénitier, bénitier remplaçant le bidet, chargée de nettoyer les pissotières de la ville et de l'école, Ernestine Sarlut vit avec une brute qui cuve son mauvais vin au fond des cabanes. Ernestine s'enferme dès qu'elle le peut avec Boursault, et on entend parfois des jappements de chienne sous l'établi à cercueils. Borborygmes, fange, notre voisinage exaspère Térésa.

« Ne les fréquente pas, dit-elle, surtout ne les fréquente jamais. Nous nous sommes trompés de pays. Ce n'est pas notre faute. Ne les fréquente pas... »

Et elle roule son tabac gris – la tabatière en caoutchouc est accrochée à la ceinture de son gros tablier de tâcheron – dans un morceau du Littoral de Marennes.

« Vous, dit Térésa à la mère Sarlut qui tient ses balais malodorants comme des fusils, je vous conseille de vous mêler de vos affaires.

– Grande fiérode », aboie Ernestine.

Un objet a volé dans les airs : un corbeau mort, déjà pourri, lancé à toute volée par Gertrude sur le chignon d'Ernestine. Le bec-de-lièvre s'agite dans tous les sens. Il règne alors, en quelques secondes, une agitation extrême, une série de jurons charentais, et vlan, la porte de la cabane s'ouvre et Boursault, flanqué de son appareil à sulfater la vigne en forme de cornemuse, commence consciencieusement à asperger d'un soufre bleu, infect, ses femelles en fureur.

Térésa qui essaye bravement de séparer les deux femmes est la première atteinte. Ernestine Sarlut envoie le balai contre Boursault qui braie :

« Attends voir un peu morue attends voir... »

Térésa se drape dans sa dignité :

« Vous insultez la femme d'un magistrat. »

Boursault a stoppé l'appareil, se retourne, défait la ceinture de laine de son pantalon, montre une paire de fesses énormes, tape dessus et gueule :

« Tiens, collabo. Italienne. Vendue. Voilà ce que j'en fais de la magistrature. »

Et il s'enferme de nouveau et l'on entend la furie de la scie et du rabot. Les clameurs orchestrent trois tons : coloraturo chez Térésa, basson râpeux chez Ernestine et gorge de grenouille chez Gertrude.

Alors Nonno, qui de loin n'en perd pas une miette, attaque sous le figuier un concerto de Boccherini.

« Tu vois, dit-il, les femmes sont terribles. Terribile. La pium'al vento... Ma. La forza del destino... »

Et il monte une gamme vertigineuse, un miracle de cristal et de beauté. On peut quelquefois s'apercevoir que le ciel est bleu. Quand Nonno joue, je lève les yeux, j'ai envie de l'escalade céleste. Je crois au Bon Dieu. Mais je rencontre seulement l'arête au coin du gosier : le clocher de Marennes. L'inexorable. Et au-dessous, les jurons de Pierre Boursault.

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