Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 57 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 9

L'archiprêtre Pingoin eut encore l'occasion de parler de nous en chaire, car Térésa voulut me faire une surprise. Elle avait trouvé sur l'écritoire de Renata un poème de la Femme cent têtes qui commençait ainsi :

 

« Je hais les familles qui se promènent le dimanche comme je hais les dimanches en

famille où l'on se hait avec des sourires. »

 

Et Térésa avait couru chez l'imprimeur du Littoral. Le lundi suivant, parmi les annonces de cageots d'huîtres à vendre, de parcs au métrage, d'horaires de marées, il y avait, en beau milieu de page, le poème sur la Haine.

... Folle de joie, Térésa l'a posé sur mes genoux tandis que je dormais encore et pour la première fois de ma vie j'ai vu mes mots imprimés: JE HAIS...

Alors l'archiprêtre Pingoin tonna en chaire qu'il m'interdisait l'accès de la messe.

Il tonna aussi qu'il n'était pas question de rééditer ce numéro du Littoral et enjoignit à l'imprimerie de ne jamais publier mes poèmes.

« Tu vois, disait Térésa satisfaite, c'est ce que l'on nomme le scandale littéraire... Il est temps que tu commences ton éducation de futur écrivain. »

Le conseil des classes et des familles écrivit à Monsieur le Juge et ma vie littéraire marennaise s'arrêta pratiquement là.

« Ma, disait Nonno, l'écriture est un moyen de faire du tapage sans sortir de chez soi. »

 

Un vent de dislocation souffla à partir de là sur le Bouchot. Je partais de plus en plus dans les marais tandis que Nonno vivait de plus en plus en reclus.

Zino décida de quitter le garage la veille de ses seize ans pour occuper une des pièces de la maison inachevée.

Il avait choisi la chambre la plus belle, celle que Térésa appelait « le bureau de Monsieur le Juge ou le cabinet de l'oubli ».

« Mais c'est très malsain, gémissait Catherine Lepieu qui ne comprenait pas que le scandale du Littoral, en profondeur, nous ravisse. Rien n'est sec, le ciment tient à peine, il va tomber malade, ce petit... »

Très rouge, essoufflée, tiraillée mais totalement soumise aux volontés de Zino, Térésa plaidait :

« II serait encore plus malade dans le garage. Vous comprenez, ma brave amie, il devient un jeune homme...

– Mais au moins il était au bon air...

– Ah, qu'y puis-je? On ne respire pas qu'avec ses poumons.

– Et puis les maçons, ça risque de les gêner dans leur travail...

– Les maçons? voilà des semaines qu'ils ne reviennent plus. Monsieur le Juge a cessé de les payer.

– Mais alors, balbutia Catherine Lepieu. Qui va finir les travaux? et les peintures? et tout nettoyer? et battre le plâtre?

– Moi », dit-elle.

 

Nous assistâmes alors pendant des mois à un spectacle que Nonno appela « les grandes manœuvres ».

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