Le Bouchot
Chapitre 2
« Papa ! papa ! »
Qu'est-ce que je vais faire, moi ? Zino se roule sur la couverture grise, jetée sur les épaules de Térésa les soirs de guerre où l'on gelait partout. Zino est en proie à une crise de nerfs. Il sursaute et tressaute et je n'ai pas la force de le relever. Il a les yeux fixes, il écume un peu, il hoquette.
« Papa ! papa ! »
J'ai sous le bras le petit ours éventré. Je m'assois près de Zino et mets sa tête sur mes genoux. Morve au nez tous les deux, nous pleurons, nous gueulons « papa papa ». Nous sommes laids tristes sales ridicules. Le chagrin est une hydre, mi-roc mi-poulpe, avec des traînées de goudron. Pendant ce temps, Térésa tremble encore, péniblement assise sur l'escabeau en bois grâce à Babert qui répète depuis deux heures :
« O mâme René, ô mâme René. »
Elle aussi est dépenaillée, vernissée, en larmes, en hoquets, les cheveux qui pendent. Elle balbutie :
« Ne t'inquiète pas, Babert, à part toi, tu verras que pas grand monde ne viendra maintenant nous voir. Les étripés d'amour sentent la charogne.
– O mâme René, répète Babert.
– Où sont les enfants? » articule péniblement Térésa, en passant la main chargée des bijoux de Renata dans ses cheveux de vieille.
... Je pousse, je tire, je crie :
« Lève-toi, Zino, lève-toi. On ne peut pas rester sur la route. »
De plus, il pleut. Zino se tord encore, petite flamme en voie d'extinction, entortillé dans son sarrau, sur la couverture déchirée.
« Papa ! papa ! »
Il hoquette deux ou trois fois « pa » et un peu plus loin « pa », telle la Bugatti qui pétarade sur la route du retour « papapapapa » – et un brusque soleil d'avril transperce la pluie et les poulies du transbordeur reluisent –, la Bugatti, gros hanneton noir qui ramène Antoine Chenillot sur la route de Saint-Agnant.
Alors j'essaye de faire rire Zino en répétant :
« Papa est parti parti est papa, est papa parti et »
Mais, bras en croix, Zino ne bouge plus.
« Papaestpartipapaestpartipapa
– Viens. Il fait soleil. On est loin. On va se faire gronder. Viens. On passera par le jardin. Personne ne nous verra. »
A ce moment-là, tout au bout de la route de Saint-Agnant, cuivres flambant or, grognement magistral, arrive la Bugatti.
Je m'affole.
« Viens. On va se cacher dans les marais. »
Je suis trop petite, trop faible pour porter Zino. Il transpire comme lorsqu'il a eu cette grosse fièvre, l'an dernier. Il ne supportait à son chevet que Monsieur le Juge, qui lui chantait pour l'endormir :
« Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place... »
« Poum, poum », scandait Monsieur le Juge pour imiter les bottes allemandes. « On n'oublie jamais la guerre, on n'oublie jamais l'amour », dit Térésa.
Dans un grincement impressionnant, les roues à rayons s'arrêtent à quelques centimètres de nous et la voix furibonde d'Antoine Chenillot nous parvient de derrière la vitre baissée :
« Foutus drôles. »
Je lève mon nez barbouillé de sang et de goudron et rencontre le radiateur – nid d'abeilles qui souffle des naseaux. Trop tard pour fuir. Térésa va encore sortir le martinet et nous poursuivre autour de la grande table : « Insolents ! Insolents ! » Mais on le sait : elle fait plus de bruit que de mal. Et puis, tout à l'heure, elle pleurait trop pour avoir la force de fouetter comme Mme Fichini quand Sophie est tombée dans la mare de Mme de Fleurville...
... Sûr. Antoine Chenillot n'a pas l'air très content si j'en juge par les jurons charentais et sa manière de nous balancer sur la banquette arrière où je me retrouve coincée entre les jambes molles de Zino et ma poupée de son déchirée.
« Mon ours », sanglote Zino quand Antoine Chenillot démarre dans un grand bruit d'aéroplane. Il est passé sur Martin l'ours, achève de le disloquer et Zino regarde désespérément par la vitre arrière, rectangulaire, le petit tas de tripes dans une flaque d'eau.
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