Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 9 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 5

Peu de jours après que Pierre Boursault se fut déculotté, nous avons eu la visite de Thomas Côme, le gros ostréiculteur. Il est arrivé dans sa 2 CV camionnette pleine de cageots d'huîtres et s'est arrêté en face de la cabane à Boursault. Lourd, lent, les cuissardes pleines de vase, la vareuse bleue, les joues rouges, il m'a aperçue qui détalais dans le jardin ! Mon cœur bat. Colin. Colin. Est-il avec lui? J'en perds la parole. Térésa, occupée depuis le matin à faire ses comptes – uno, duo, tré... – devant sa bourse vide, ne l'a pas vu arriver. Thomas Côme porte un cageot de bulors et un chou de son jardin.

Il a frappé au carreau du grand salon.

« Faites attention à mon hortensia ! » crie Térésa qui fourrage dans ses cheveux sans coupe définie et attrape sa tabatière.

Thomas Côme, la panse énorme, le corps massif, s'est assis sur un escabeau, face à Térésa, le chou et les bulors sur ses genoux.

« Eh bien, mâme René, eh bien, pas facile, le calcul. » Térésa soupire, pose la loupe accrochée à sa blague à tabac, éternellement pendue à sa ceinture, et soupire :

« Pas facile. Et pourtant pas grand-chose... j'ai beau remonter mes additions, refaire des soustractions, je reste aussi pauvre que Martin l'Ane. »

Thomas Côme frappe sur ses genoux qu'il tient écartés.

« Allons, mâme René... Pourtant il a une belle situation, Monsieur le Juge... Vrai, quand il passe en Bugatti dans le pays, avec son foulard de soie et son costume prince-de-galles, on n'oserait pas lui causer... »

Térésa se lève et va chercher la bouteille de pineau (don de Catherine Lepieu), remplit deux verres et roule un mégot. Consciencieusement, elle roule le mégot particulièrement énorme et craque une allumette de cuisine. Le bout du Littoral prend feu, le mégot se coupe en deux, une partie tombe dans son pineau.

« C'est pas pour dire, balbutie Thomas Côme, le regard cauteleux, mais p't-êt'e bien que, dans sa profession, ça l'a gêné Monsieur le Juge...

– Quoi ? demande rudement Térésa.

– Euh ?... je veux dire... Je sais pas moi... Tenez, la femme du substitut, celle du notaire, même Mme Marie-Rose qui tient le magasin des vêtements, eh bien, je sais pas, elles... Je veux dire, elles ne fument pas de gros mégots roulés comme on en voit pas même à un grognard et...

– Je les emmerde, dit Térésa qui ouvre un tiroir de la commode et en sort un jeu de tarots qu'elle étale tranquillement devant Thomas Côme. Mais alors si vous saviez à quel point...

– Euh... enfin, c'est pour causer que je dis ça. On n'a pas l'habitude, ici, de voir les femmes fumer tout comme un gars. Même aux cabanes. C'est pas sûr que ça plairait aux maris. Alors, vous pensez, la femme d'un notable...

– Avec des chaussures trouées? Des gros tabliers bleus pour cacher ses robes en loques ? Des parents à charge qui dorment sur la terre battue ? Un violoncelle que je fais chanter à minuit, ou à l'aube, quand ça me plaît ? Et le pendule, et le tarot au moment où les bonnes ménagères vont passer à table et des enfants qui peignent, qui écrivent... Ah, c'est sûr que ça plairait pas aux maris. La liberté ne plaît à personne. Etre vraiment libre, c'est ressembler à un épouvantail...

– Je veux dire que...

– Rien du tout, père Côme. On est différents, c'est tout. On vit à notre guise à défaut de notre confort. Que voulez-vous... Nous sommes devenus farceurs, comme les prisonniers à perpétuité... »

Elle lui ressert du pineau, retourne ses cartes de tarot, éclate de rire :

« Ça par exemple... Vous allez avoir une surprise amoureuse, père Côme... Regardez... La Papesse à l'envers sur le Pendu... c'est presque une position érotique...

– Oh, dit l'ostréiculteur très choqué.

– Erotique n'est pas un mot grossier ! C'est drôle, dans ce pays, il y a des mots tabous. Amour... sensibilité... musique... érotisme... Oh, on peut parler pendant des heures gros sous, vase, purin, tout le monde est content. Enfin... c'est votre affaire plus que la mienne... Monsieur le Juge aussi se choquait très vite... Dans le fond c'était un vieux garçon camouflé en faux grand homme... »

Chaque fois que Térésa dit « Monsieur le Juge », Thomas Côme incline respectueusement la tête. Et Térésa s'amuse, les yeux rapetissés, la fumée autour d'elle.

« Un vrai monsieur, Monsieur le Juge, avec une vraie dame dans un vrai taudis...

– Je ne comprends pas, dit l'ostréiculteur de plus en plus embarrassé, avec sa situation et...

– Ne vous fatiguez pas. Il n'y a rien à comprendre. Cela fait des années et des années que toutes les nuits j'ai essayé de comprendre. Alors, terminé. Rideau. Ciao. »

Elle avale d'un coup sec le second verre de pineau et, coudes sur la table, devient brusquement véhémente :

« Au fond, pour vous, qu'est-ce que c'est, l'amour ? »

Soudain inquiet, battant en retraite, casquette entre les doigts, Thomas Côme se lève et balbutie :

« Bien le bonsoir, madame René... J' suis venu pour vous laisser un chou et des bulors. Si vous voulez bien, j' préfère régler comme ça les leçons de mon gars. J'aime autant qu'y garde ses sous pour du sérieux.

– Bien, bien, dit Térésa qui monologue avec le vide. Courage et patience. Autant parler aux murs du Bouchot. Il n'y a rien de plus attentif que les murs. De bonnes oreilles. Qui entendent tout, ne répètent rien. Pas d'amour par ici. Zim boum, finie la musique. C'est curieux, ce pays... Heureusement, dans un sens, heureusement il y a les moustiques... Cela évite de se jeter contre ces bons gros murs, un peu trop muets quand même... Avec les moustiques, on est toujours vaguement agressif, en colère, prêt à se battre... Merci, moustiques... Vous remplacez l'amour. O combien. Et bien le bonsoir, père Côme. Merci pour votre chou. Quand on a faim, ça vaut de l'or. Ne vous tracassez pas pour Colin. Il est tellement doué que je lui donne gratis ses cours. Cadeau. Encore un mot que l'on comprend mal par ici... Bien le bonsoir... »

Elle retombe dans ses tarots, son monologue, et Thomas Côme s'en va avec un vague mouvement de regret pour le cageot de bulors que Térésa ne semble même pas voir.

« Surveillez bien Boursault, bougonne-t-il, vaguement vexé. Il a fait un gros besoin devant le portail. »

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