Le Bouchot
Chapitre 22
Comme à l'aller, l'accordéon de Térésa était à ses pieds. Le père Côme conduisait presque à gauche, ivre, déjà, de vins et de la concupiscence collective quand les mariés avaient quitté brusquement le hangar au moment où Térésa jouait la Paloma.
... Depuis longtemps, Lulu Jabonot avait roulé au pied de la grosse caisse. Il vomissait son pineau et des bribes de monologues d'Odette Commandon. Colin ne quittait plus Térésa et le violon épaulait, magique, les airs de Verdi.
Térésa était heureuse : la musique était venue à sa rencontre, au milieu d'une débauche de coquilles d'huîtres, de gloussements porcins et de fortes odeurs de transpiration. Aussi Colin et elle s'amusèrent-ils toute la nuit à créer, passer de prouesses en prouesses, pousser leurs instruments tels des chevaux de course, entrer dans le galop des bémols, le saut périlleux des triolets...
Pantalon noir et chemise blanche ouverte, Colin avait quelque chose d'un Hongrois. Des Côme, il avait hérité le meilleur, à savoir la liquidité insondable du regard, la parfaite musculature, l'abondance des cheveux. Mais tout le reste s'était affiné au robot mystérieux des gènes et là où transparaissaient chez ses frères lourdeur, vulgarité et violence, il n'y avait que grâce et félinité chez lui.
« Toi aussi tu t'es trompé de pays et sûrement de famille », disaient les yeux de Térésa entre deux morceaux.
Mais quand ils attaquèrent une fugue de Bach que la noce prit pour une scottish, ils riaient de joie.
Alors la grosse Antoinette Bonnard, habillée en lourde pivoine, l'attrapa par le bras pour le faire danser et Térésa reprit l'air idiot de la Raspa.
... Le père Côme entrait dans Marennes en sifflant le Quadrille des lanciers et Térésa se dit qu'ils avaient de la chance de rouler sur une route déserte.
« Ce n'est pas que je tienne essentiellement à la vie, dit-elle à Thomas Côme qui s'amusait à décrire des équerres avec sa Versailles neuve, mais j'ai mes enfants et mes vieux parents à nourrir.
– Pourquoi vous les avez pas mis à l'hôpital, vos vieux ? C'est ce qu'on fait, ici.
– Oui, dit Térésa. Mais j'ai une meilleure idée. Pourquoi, au lieu du cocotier, ne les abandonnez-vous pas dans un de vos parcs au moment où monte la marée ?
– Surtout qu'on peut pas dire qu'ils vous ont apporté une dot, continuait le père Côme sans l'écouter, n'est-ce pas, ma pauvre femme... »
Térésa éclata de rire. Sans Monsieur le Juge, elle n'était que « ma pauvre femme ».
« Et, dites donc, mâme René, dit-il d'une voix sourde en esquissant un geste vaguement obscène accompagné d'un affreux clin d'œil, ça vous démange pas, parfois ? »
Son hochement de tête désignait les cuisses de Térésa.
« Ne vous inquiétez pas, mon pauvre homme, dit-elle, il en est de ce coin comme des cimetières. Même à la Toussaint on ne vous apporte pas forcément des fleurs... »
Ils tournèrent à toute allure et s'engagèrent dans le chemin du Bouchot.
« Nom de Dieu ! » beugla Thomas Côme quand il vit l'incendie crépiter devant le portail.
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