Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 60 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 12

Journée mortuaire. Térésa a posé l'étui du violoncelle dans la chambre de Nonno à côté du piano de Zia et de la flûte de concert.

 

« Notre cimetière », a dit Nonno.

Journée mortuaire.

Fanfan Souillard a dit que des voyous de Bourcefranc avaient pissé sur l'inscription de Nonno, au cimetière, et que le vent avait fait tomber la plaque portant leurs noms. Térésa a pris sa truelle, un seau et des chiffons et réparé les méchants dégâts.

Journée mortuaire.

La famille d'Auguste Souillard a réussi, on ne sait trop comment, à le faire expulser. La succession de la maison revient aux cousins de Nodes. La veille, après la mort de la musique et l'accablement mortel de Térésa, Auguste s'était traîné au garage, rouge, ivre, expliquant en patois l'affreuse nouvelle. Mais Térésa ne l'écoutait pas, hébétée, épuisée, et Auguste quitta le garage, non sans avoir emporté le fusil d'Aimé sans qu'elle le voie.

Journée mortuaire.

Zino ne rentre plus. Ou très tard. On ne sait plus rien de lui sauf qu'on le voit au café des Matelots fumer le cigare, vêtu d'un petit costume rayé acheté à la foire de Bordeaux par Antonine.

Journée mortuaire.

J'ai vu le vélomoteur d'Antoinette Bonnard couché contre le vélo de Colin. La cabane était fermée à clef. Je veux tuer Antoinette Bonnard.

Journée mortuaire.

Catherine Lepieu a reçu un coup de sabot de la vache qu'elle trayait. La cheville bandée, elle va quand même au champ. Son mari lui a crié après.

Journée mortuaire.

La tripière s'est jetée au fond d'un puits car Frizamour ne la regarde plus. On le voit tous les après-midi s'introduire dans la maison du garde-barrière qui, en fait, est une garde-barrière. Elle a l'air d'une grosse souillon très rose, aux cuisses énormes et aux lourdes fesses comme souvent les hommes les préfèrent.

 

Les voisins ont tiré à temps la tripière de l'eau et elle est à l'hôpital psychiatrique de Saujon.

Journée mortuaire.

Je n'écris plus la Femme cent têtes. L'archiprêtre Pingoin me fait des signes genre « je-vais-te-tirer-les-oreilles ».

Je pense à Colin nuit et jour et jour et nuit, seule dans le garage. Térésa est entrée dans une étrange euphorie. Elle travaille maintenant au Bouchot même la nuit car, dit-elle, je veux y laisser toute ma peau.

Journée mortuaire.

Comme je sortais du garage pour aller à l'école – c'est l'année du brevet élémentaire – Pierre Boursault m'attendait, debout devant sa cabane, son sexe à la main et l'œil fixe au-dessus d'une bouche muette et ricanante.

Journée mortuaire.

En sortant avec ses balais sur l'épaule, Ernestine a entendu un coup de fusil dans la maison d'Auguste. Les chiens aboyaient, le cochon grognait et les poules piaulaient.

Auguste était par terre, au milieu des gamelles et des soupières, une balle dans la bouche.

Marco Poluchot est venu constater et Frizamour a bougonné : merde alors, c'est le fusil d'Aimé.

Les cousins de Nodes ont hérité du cochon, des poules, des chiens et du tracteur. Ils ont mis Auguste à la fosse commune. Ils ont brûlé sa paillasse à cause des punaises.

Pierre Boursault a traversé la rue avec la caisse en bois blanc sur sa tête et il n'y a eu que Térésa et Babert pour poser une branche de fleurs sur la caisse misérable.

La fosse commune est à côté de la tombe de Zia.

« Ma, a dit Nonno, elle est toujours en meilleure compagnie qu'avec Pierre Boursault. Même Mozart mangeait avec les domestiques. »

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