Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 5 sur 66

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Le Bouchot

Deuxième Partie - le Bouchot

DEUXIÈME PARTIE

 

LE BOUCHOT

 

Lasciate ogni speranza voi ch'entrate.

(Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.)

 

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Ainsi donc, nous pendions la crémaillère au milieu d'une fosse à vidange. Un tout-à-l'égout de cris et de haine.

Ce premier soir nous campâmes au milieu des cartons non défaits, des meubles en vrac. Rien ne tenait droit : la maison s'enlisait d'un côté.

Térésa dressa d'abord les lits où furent couchés Zino et Zia, en proie à une violente commotion. Mais le seul objet qu'elle défit d'un sac en toile, et installa sur le guéridon des esprits, fut la statue du Diable érotique.

Cette statue, en glaise rouge, avait la forme d'un diable tenant son sexe dans les mains, levant vers le ciel un œil énorme, rond, douloureux, un oeil d'oiseau menacé par les hommes. Le sexe était démesuré, plus grand que les mains, aussi long que le bras... Et ce Diable souriait sous l'œil terrorisé.

« Ma... ainsi va l'Amour », disait Nonno.

René l'avait sculpté de ses mains pour Térésa. « L'oeil terrorisé, disait-il, exprime le malheur unique de ne plus jamais te revoir... » Ensemble, ils avaient appelé cette statue « le Diable branleur ». Babert baissait les yeux quand il la voyait.

« Vous devriez la jeter, mâme René, c'est pas beau, une affaire de même...

– Jamais ! s'exclamait Térésa. Mon pauvre René me l'avait donnée, faite de ses mains. Où que j'aille, quels que furent les bombardements, les pillages, les vols, les douleurs, je l'ai toujours emmenée avec moi. Tu comprends, Babert, dans ce pays le sexe est absent. Je veux dire le sexe d'amour, le sexe de vie... »

Mais Babert, au mot « sexe », baissait de plus en plus la tête, et Térésa n'insistait pas.

... Térésa alluma les chandelles et la lampe à pétrole. Nous grelottions sous nos couvertures, stupéfaits de voir la maison vaguement en pente. Térésa nous promit le Pérou :

« Un château, un palais, la caverne d'Ali Baba... Peu à peu la maison sera reconstruite, une belle, une neuve, avec un tas de fenêtres, et l'électricité et une baignoire plus grande qu'une piscine... Vous verrez... D'ailleurs, le garage est la preuve que Monsieur le Juge va faire reconstruire... »

Le garage : avec fosse, crics, échassiers d'acier, établi, vasistas, et ce grand néon tout bleu qui attire les moustiques. Il y a de quoi loger au moins six Bugatti.

« Ma, dit Nonno, si le reste a une chance un jour d'être à la mesure du garage... Chi lo sa... »

... Vestibules, fontaines, chambres en enfilade, grand salon, petit salon, fumoir avec billard, couloirs en spirales, greniers, parc, piscine...

« Un palais, mes enfants. Un jour vous aurez un palais. Je le jure. Dussé-je y laisser mes mains.

– ... Et des grands murs et des ponts-levis et des douves pour s'isoler des voisins.

– Grossiers pire que corsaires antiques », dit Térésa en tirant sur son gros mégot.

Il fait si froid qu'elle a gardé son manteau. A ses poignets brillent les bracelets de Renata. A ses oreilles, les pendentifs en diamant et or rose. A son cou plus de sept colliers. Sur sa vieille robe une quinzaine de broches ciselées, ornées de rubis, d'émeraudes. A ses doigts, des bagues, en double, en triple.

« C'est bon, le tabac, dit-elle, assise sur l'affreux escabeau, le coude appuyé sur une grosse malle. La fumée étouffe tout : la colère, la peur, la rage, l'amour. Et la peur ressemble à l'amour : cela se termine souvent dans la rage. »

Zia somnole, brisée, sous un tas de couvertures non dépliées.

« J'ai faim », dis-je.

Térésa sursaute, arrachée à un mauvais souvenir qui craquelle son visage tel le fond des parcs à huîtres.

« Ah, oui, dit-elle, c'est vrai. Se nourrir. Pour finir la journée. Et en rejoindre une autre. Et encore une autre. Ah, oui, se nourrir. Pour traîner la guenille jusqu'au bout. Vitaminer un peu ses restes d'illusion.

– J'ai faim, dit Zino.

– J'ai froid, dit Zia.

– J'ai soif, dit Nonno.

– Les quatre points cardinaux de ma prison, ricane Térésa, de plus en plus fissurée, rouge, hors d'elle. Et si j'avais faim, moi ? et soif ? et peur ? et le feu aux reins ? hein ? hein? »

Elle crie, elle balaye d'un poing furieux la lampe allumée qui se brise à ses pieds, répandant l'âcre odeur du pétrole. Une nappe bleue s'élève, qu'elle ne songe pas à éteindre. Nonno jure, tape dessus à coups de couverture.

« Sei mazza, dit-il. Tu es folle.

– Qu'est-ce que ça peut faire au fond, si tout brûle, dit-elle en allumant un autre mégot.

– Un jour on aura un palais, psalmodie Zia que le début d'incendie apaise brusquement.

– Rêve-le dans ta tête, tu seras plus sûre de l'avoir », marmonne Zino qui s'amuse déjà...

A ce moment, je bondis sur un tas de valises : des souris tournoient autour de mes chevilles.

« Couchons au garage, décide brusquement Térésa, parce que l'eau pisse par une gouttière jusque sur Zino. On mettra les enfants dans la Bugatti. Je vais transporter un matelas pour nous trois. La guerre continue... Tu vois, me dit-elle, c'est cela, l'amour. On te couvre d'abord de roses, et ensuite on te jette à l'auge. »

Alors que nous commençions à tirer le matelas, il y eut derrière le carreau, rafistolé par un carton, le faisceau d'une lumière.

« Qui est là ? tonna Térésa.

– C'est votre voisine... Catherine Lepieu... J'ai emmené un pot de soupe aux pois... Pensez donc, ma pauvre dame, vous avez autre chose à faire que la cuisine... Et ces petits qui n'ont peut-être pas dîné... »

Térésa ouvrit le battant de la fenêtre et nous vîmes se dessiner dans la nuit un visage rond et doux, éclairé par des yeux gris. Une grosse cape en laine enveloppait Catherine Lepieu.

Elle tendit à Térésa un pot de terre tout chaud et s'esquiva avant que nous ayons eu le temps de dire merci.

Ainsi naquit une amitié clandestine qui dura toute la vie de Térésa.

« C'est curieux, murmura Térésa, cette personne sera la seule à se préoccuper du jour de ma mort... Venez, on mangera là-bas. Demain nous organiserons l'auge.

– Ma... dit Nonno, la soupe aux pois convient aussi aux cochons. N'empêche. C'est une brave femme.

– Porte le pot, dit Térésa ; ne le renverse pas. Le matelas, je m'en charge. »

Et d'un mouvement étonnant pour sa petite taille, elle le hissa sur son dos.

« L'âne est en route, dit-elle en riant. Suivez-moi. Zino, ne quitte pas ta couverture. Zia, appuie-toi sur Océan. »

Nous émigrâmes ainsi dans le garage au néon. Et Térésa, soufflant, ahanant, jeta le matelas au pied de la Bugatti. Elle enroula Zino dans la couverture, l'installa à l'arrière de la voiture et courut à nouveau vers le Bouchot, pour en ramener la literie et des récipients hétéroclites qui lui tombèrent sous la main.

Elle posa le pot de soupe sur un jerrican et nous servit dans des casseroles et des bols ramenés au hasard. De la petite cuillère en argent massif à la grosse louche rouillée, les couverts aussi étaient disparates.

« A la guerre comme à la guerre. Mange ton pain noir ce soir, demain il sera blanc...

– Après-demain de bois...

– Encore demain de pierre...

– Et enfin au tombeau. »

Le garage était très sonore et la voix de Térésa portait loin.

« Je reviens », dit-elle.

Elle courut encore une fois par le jardin très noir et ramena le violoncelle et la flûte de Nonno.

« C'est l'heure du concert », dit-elle.

... Ils jouèrent. Assis sur les jerricans, ils jouèrent. Mozart. Mendelssohn. Corelli. Satie. Vivaldi. Ils jouèrent. Zia s'endormit, sa casserole vide à la main tandis que Zino commençait à dessiner un squelette sur la buée du pare-brise.

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