Le Bouchot
Chapitre 3
Voici la composition de nos chambres : à cause des travaux jamais commencés depuis deux ans, nous dormons là où le toit tient debout, où les fenêtres se ferment et où la soufflerie rouge du poêle nous chauffe.
Mon lit est vieux, fantastique et vermoulu. Mes couvertures sont un mélange de laines tunisiennes, de vieilles guipures et de molletons recouverts de satin terni. Sur des bidons d'essence venus du garage, il y a mes livres, mes cahiers, des feuilles car Térésa s'est mis en tête que je serais écrivain.
« Et rien d'autre, interdit-elle. On ne peut pas faire passer l'Energie dans toutes les cordes. Un bon arc n'a qu'une corde. »
Quant aux livres, il y en a partout et déjà tous lus malgré mon jeune âge : Louis Blanc, Saint-Simon, Pierre Louÿs, Balzac, la comtesse de Ségur, Alexandre Dumas... Ma chambre aménagée dans l'ancienne cuisine a pour cabinet de toilette l'évier à pompe, une cuvette en porcelaine avec un broc non assorti dedans. Je me lave au savon Cadum, seul luxe à côté du shampooing Dop dop dop, présenté au cirque par Zappy Max lui-même, l'été dernier. Au-dessus de l'évier à pompe, une panoplie d'armes anciennes est accrochée sur le mur lézardé. Le sol est en ciment et, par endroits, en terre battue. C'est la pièce la plus petite du Bouchot. Des plumes sergent-major s'entassent dans une boîte à chaussures. Des bouteilles d'encre rouge, violette. De la cire à cacheter et un gros cahier vierge intitulé « Les aventures de la femme cent têtes ». Mes chemises de nuit appartenaient à Renata, ma prestigieuse arrière-grand-mère. Batiste élimée, broderies à la main, blanc sur blanc : un grand R enlacé de colombes et de roses.. Renata di Garessio. Renata... Nonno, Zia et Térésa ne cessent d'en parler en italien. Les rares éléments précieux et raffinés du Bouchot viennent de la grosse malle qu'ils ont réussi à emporter. Monsieur le Juge ne nous a laissé que quelques jerricans en guise de meubles : son train de vie est ailleurs. De lui, nous arrive le fameux mandat mensuel qui fait que, huit jours avant, Térésa souffle, fume, tourne dans le jardin, prise d'angoisses que nous comprenons mal :
« Plus de mandat, niente da mangiare. »
Elle jette à mon endroit des phrases obscures et pointues : « Une femme doit avoir une belle situation. Tu seras écrivain. C'est une belle situation. Si tu n'as pas une belle situation tu seras la chienne des hommes. »
Alors l'amour m'est apparu sous la forme d'une laisse autour de mon cou, un fouet pour me faire avancer, un os qu'on me jettera si je ne fais pas la belle, hissée sur mes pattes arrière... La belle situation est le suprême moyen d'échapper à la laisse. Au mandat. A l'amour.
« Le mandat d'arrêt », commente Nonno, dépendant lui aussi du petit carré blanc que le facteur nous apporte à vélo.
« Ma, explique-t-il, pipe à la bouche pendant que Térésa recompte les billets, les pauvres pourraient porter des clochettes aux chevilles comme les lépreux. »
Mais tous les trente jours, il sort exprès sa flûte et se lance dans un concerto pour saluer l'arrivée de l'aumône... Parfois il interrompt le concert, pose ses lorgnons et frappe son smoking usé :
« Et tout ça pour maintenir jusqu'au bout cette vieille guenille... Ma... Et ce n'est pas forcément les plus vieux qui ont le plus envie de finir... »
Il se tourne vers moi, occupée à écrire le prologue de la Femme cent têtes :
« Tu verras, petite. Plus on est vieux, pauvre, encombrant, encombré, moins on a envie de partir... C'est facile de mourir quand on est jeune... Ah, personne ne devrait dépasser quinze ans... nessuno... ma... »
Souvent il dit « Ma », d'un air fataliste, avec un petit rire en coin qui effondre ses traits dans une tristesse incommensurable. Et les soirs d'été, il pisse sous les étoiles en s'adressant à haute voix au clocher allumé :
« Ma, tutto, finalmente è niente. Rien. Poussière. Vertige. Comédie. Rien. »
Il répète « rien, rien », tandis que, dans la cabane en bois malodorante, Pierre Boursault défèque à grands bruits. Et Nonno rejoint Zia qui, presque sourde, presque muette, joue inlassablement Schubert. Elle referme alors le couvercle du piano pour se traîner au coin de l'âtre aux cendres grises. Elle fixe l'absence de feu. Le nuage de moustiques, patients, collés au plafond. De grosses larmes roulent entre ses rides. Zia est la sœur de Victoria, la mère de Térésa, décédée à sa naissance. Zia est vierge à près de quatre-vingts ans et voue un amour passionné à Nonno qui l'a recueillie et emmenée d'autorité en France après les bouleversements de la guerre. Ils tiennent parfois des propos que je ne comprends pas :
« Les plus grandes amours sont chastes. »
Ils se tiennent les mains pendant des heures et Nonno l'aide à se coucher, lui caresse le front et lui chante un extrait de Manon pour l'endormir.
« Adieu, notre petite chambre... »
Zia a un somptueux déshabillé en hermine avec lequel elle veut être enterrée et, au cou, un médaillon en diamant enfermant le portrait de Renata ainsi qu'une mèche des cheveux de Victoria.
Et pourtant sordide est la chambre. Les deux lits crevés, séparés par un paravent branlant, le sol en terre battue recouvert de morceaux de carton, une table en bois blanc avec un bout de toile cirée, cerfs buvant au-dessus d'une rivière bleuâtre, sur un coin de laquelle est posée une casserole à demi pleine de spaghettis refroidis. Des jerricans en guise de chaises et, ô merveille, un minuscule fauteuil crapaud brodé main ainsi qu'une aquarelle sur la cheminée représentant Nonno, Victoria et Zia en habits de concert à la Scala. Autre objet splendide, absurde : une cloche en cristal sous laquelle, posés sur un coussin velours et or, il y a le portait de Renata et une lettre de Victor-Emmanuel la concernant. Une grosse malle ancienne est posée entre les deux lits, face au piano droit.
« Nous sommes devenus misérables, dit Nonno en bordant Zia. Nous n'avons pas échappé à l'épouvantail : la charité des autres et finir dans l'extrême pauvreté.
– Ce n'est rien », disent les yeux très noirs, caressants.
Et Zia, d'une main tremblante, attrape son écritoire (autre merveille venue du château de Renata) et trace en français parfait cette phrase en s'aidant de la loupe (je n'ai jamais vu autant de loupes que dans cette famille, ils grossissent tout, ils traquent la vérité jusqu'au fond de l'invisible) : « Ce sont les plus beaux jours de ma vie. Dormir et mourir près de toi mon amour. »
« Ma, commente Nonno, en élevant la phrase au niveau de la lampe à pétrole et en approchant la loupe de ses lorgnons, forse... peut-étre... »
Voici, en face, la chambre de Zino : surélevée, puis en cuvette, ne nous y trompons pas, c'est un ancien pressoir ouvert d'un côté, recouvert de couvertures arabes, avec, au-dessus du sommier, des portraits nazis, des photos de Bugatti, des couteaux, des épées, et une série de tableaux au fusain faits par Zino.
Zino peint et dessine à merveille mais toujours le même sujet : des cercueils ouverts avec des squelettes ricanants, cigarette entre les osselets des doigts, charognes sous l'orage, arbres en forme de monstres, anges à corps de diables, diables fourchus et langue pendante avec des ailes d'ange. Sur le mur lui-même, il a dessiné un squelette grandeur nature.
« Tu seras bientôt comme ça », dit-il à qui veut l'entendre.
Et il se remet à peindre tandis que je continue le prologue de la Femme cent têtes.
... On traverse un couloir suintant d'humidité, un ou deux cabinets sans fenêtre et nous entrons dans ce que Nonno appelle : « le caravansérail des rats et des souris ».
A savoir le grand salon. La pièce à musique. La cuisine. La salle commune. La chambre de Térésa. Poêlons noirs au mur, pupitres à musique, violoncelle debout entre la cuisinière et le seau à charbon, accordéon sur un jerrican, commode grand style avec des bibelots ravissants (Où est ma statue ? gémit Térésa), grosse table en bois couverte de verres, bols, assiettes ébréchées dont quelques-unes en porcelaine fine ornées d'or, évier à pompe, partitions de musique dans une malle ancienne, une superbe épée au mur, seaux hygiéniques sans couvercle remplis de journaux. Chiens et chats errants entrent par la fenêtre, trois sommiers crevés se superposent, recouverts de livres, dentelles rares et fanées, coussins crevés, soupières fêlées, caisses de moules apportées par Babert. Banc, escabeaux, jerricans, balais de crin... Et tout au fond un lit mignard, couvert d'anges dorés : le lit de Térésa. Et au-dessus, cloué au mur, le portrait de René. Celui de Monsieur le Juge est dans le pressoir de Zino. En guise de table de nuit, un guéridon tout noir, ramené d'Italie. Une grosse cloche en or et argent est posée sur le guéridon.
Cette maison n'a aucun sens : elle tourne en mille directions, crève de toutes parts, finit par un cul-de-sac, devient palais, s'achève en basse-cour. Le massif d'hortensias entre par la fenêtre.
« Qui sait si les plantes ne souffrent pas ? » murmure Térésa qui hésite à le tailler. Térésa a toujours tremblé à l'idée de faire du mal. Mon chien Athos a droit à tous les égards. Les rats et les souris l'obligent à mettre des tapettes tous les soirs au pied de nos lits. Zino adore préparer les tapettes et les amener à table pendant le déjeuner. Les rats ont la tête éclatée.
« Amore mio, dit Térésa en lui caressant les cheveux. Tu es l'homme de la famille. »
J'ai envie de vomir. A cause des rats. Ou des caresses à Zino.
Bang! Bang!
Vers minuit, elle agite la cloche du guéridon pour nous convoquer à la séance des esprits. Nous avons l'habitude de ces réveils nocturnes. Zino enjambe les tapettes au gruyère et nous voilà au grand salon où toutes les bougies sont allumées.
« Il faut que je retrouve ma statue », dit-elle.
Mais auparavant elle s'est roulé un mégot dans un morceau de Sud-Ouest.
« Il faut que je réfléchisse », dit-elle.
Chemise de nuit festonnée, pieds nus dans les charentaises, châle au crochet sur les épaules, perdue dans la fumée du tabac gris, elle oscille entre plusieurs mondes.
Les mains étalées sur le guéridon, elle appelle, elle appelle...
« Héritage. Maison des Douleurs. Départ aux Quatre Vents. »
Elle transpire, les mains brûlantes, jusqu'à ce qu'enfin, le guéridon s'ébranle, tourne, devienne fou.
« Ma, dit Nonno, les esprits sont encore plus impuissants que nous. La Vie et la Mort sont de mauvais écheveaux. »
Epuisée, Térésa retire ses mains du guéridon qui s'immobilise. Elle regarde un moment dans le vide.
« Allez vous coucher, dit-elle. E tardi. Il est tard. Et même trop tard. »
OceanofPDF.com