Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 38 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 34

Cette nuit-là, plus que jamais, Renata est invoquée. Frileux, enroulés dans nos couvertures, nous attendons au bord du lit.

... Soudain elle tire le guéridon et elle y appose les mains. Et commence la litanie en italien :

« Renata... Renata... Dimmi... »

Le châle a glissé, les appels montent, la pièce semble tout à coup surchauffée, jusqu'à l'ébranlement du guéridon sous ses doigts.

« Renata... Renata... »

Le guéridon tourne, se penche, se dévisse, avance, recule, s'immobilise.

Zino est allé chercher son carnet à dessins et crayonne un squelette qui tourbillonne.

« Ecco, dit Térésa. Voilà. »

Renata est le fantôme brûlant de toute leur vie. Renata dans le guéridon. Renata sous la cloche en cristal. Renata dans le médaillon de Zia. Renata dans l'anneau du pendule. Renata au fond de leurs mots, à voix basse, Renata dans leurs jurons, quand tout va mal : « Per Renata ! »

Renata dans leurs prières. Renata dans leurs blasphèmes. Renata dans leur détresse. Renata dans leurs triomphes.

Au Bouchot, on ne fait pas tellement la différence entre les vivants et les morts. Les morts sont appelés à n'importe quelle heure, pour retrouver les objets perdus, accélérer l'arrivée du mandat, éloigner les femmes qui rôdent depuis toujours autour de Monsieur le Juge. Il arrive à Térésa de nous parler à l'imparfait et d'invoquer Renata au présent.

« Sei li ? » dit-elle.

Es-tu là ? Si j'en crois la danse du guéridon, Renata avait, je le pense, le feu aux reins. Il est vrai que cette fille de grande famille était partie avec son professeur de musique, Victoria au fond des flancs. Pour qu'elle accepte de se marier, Luigi a dû faire comme Berlioz : plein de suicides, de scènes, de délires d'amour.

« On ne peut pas aimer le bonheur et le mariage, disait-elle sous ses grands chapeaux, le cou entouré de longues écharpes de soie. Le mariage, c'est quand toutes les fleurs sont déjà fanées. »

Et l'âge de Renata? Dans leurs récits, nous voyons une belle femme aux cheveux remplis d'aigrettes, d'or, de peignes entourés de poudre de pierres précieuses. L'âge, l'âge... Au Bouchot, la seule chose dont nous ne parlons jamais, c'est l'âge. Avoir près de douze ans et souffrir comme à cent. Térésa paraît vingt-huit ans à près de quarante et Monsieur le Juge quarante-cinq alors qu'il a cinq ans de moins qu'elle. Zino fait des dessins « hors de son âge », Nonno joue Corelli avec les prouesses d'un jeune homme et Zia accroche dans ses cheveux gris des fleurs d'oranger. Renata flambe de ses vingt-deux ans tumultueux dans toutes les fissures de la maison alors qu'elle aurait aujourd'hui plus d'un siècle. Et René a vingt-trois ans dans son cadre de roses en bois. Nonno a perdu ses papiers. Zia ne sait plus exactement en quelle année elle est née, Térésa confond parfois les deux guerres, Zino tournoie dans un souffle noir depuis si longtemps qu'il dit souvent : « Je suis vieux. Je suis mort. » Et moi je brûle pour Colin qui est un jeune homme.

« Ma... il faut boire du bicarbonate de soude et faire que les contrariétés ne vous contrarient pas... Alors on reste jeune, dit Nonno. On maintient la guenille jusqu'à l'absurde. »

Cette fois-ci, le guéridon a carrément quitté le bord du lit et, cahin-caha, traverse la pièce. Nous avons l'habitude : le voici qui oblique vers le violoncelle et s'effondre d'un seul coup devant lui.

« E stanca, dit Térésa... Elle est fatiguée. »

Alors, de la boîte aux archets, elle sort le pendule – son alliance avec René – et tient très raide l'anneau au bout du fil :

« René. »

Au tour de l'autre mort. « Les meilleurs s'en vont toujours, dit Térésa. Tu verras le bonheur est pire qu'une bulle d'air, tout s'en va, tu te demandes si tu as rêvé. » Térésa n'aura de cesse qu'elle ne retrouve le Diable en érection. Nous allons y passer la nuit. Dans l'ombre, je me tords de rire. Zino dessine maintenant un squelette avec un saxophone.

« René, dit-il. Mort dans sa fleur. »

Térésa hurle quand elle voit le dessin et sort le martinet. Insolent ! insolent ! Un reliquat de Renata fait que le guéridon bouge encore et clac, une des tapettes vient de briser net le cou d'un rat.

Térésa oublie le martinet pour le pendule, qui, effectivement, s'agite. Très intéressée, elle le suit. Je m'inquiète : les morts ont parfois le sens de l'humour et souvent celui de la vérité. Le mensonge rend pourtant de meilleurs services... Le pendule nous entraîne tous les trois et nous oblige d'un seul bloc à l'accompagner à travers le couloir, le grand salon obscur, la porte du jardin et enfin le massif de chèvrefeuille.

« Bien, bien... murmure Térésa soudain très calme. J'ai compris. »

Le pendule se met à tourner, soudain fou, au-dessus du Diable en terre.

« On ne l'enterrera jamais assez profond, dit Térésa. Laissons-le là ! »

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