Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 11 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 7

Il y eut des orages terribles peu après la scène des moules et souvent, Babert, encapuchonné dans sa capote, venait au coin de notre poêle.

Térésa soignait la patte coupée d'un chat écrasé par Boursault. Babert grelottait de froid et d'un reste de colère mal liquidé. Il regardait attentivement les mains de Térésa qui avait couché le chat sur notre grosse table et emmaillotait le moignon avec de la pomme de terre râpée. La cafetière chauffait sur la cuisinière et Zia jouait le même impromptu depuis le matin.

« Quand elle joue Schubert, c'est qu'elle pense à son voyage en Allemagne. »

... Renata les avait emmenés, Nonno, Victoria et Zia, lors des fiançailles de sa fille. Zia se souvenait encore de la calèche les déposant à la gare de Turin. Puis la voiture première classe. A Baden-Baden, ils avaient dormi dans un hôtel tout blanc et Renata, enveloppée de fourrures et de satin, avait laissé des pourboires « royaux » à des serviteurs vêtus de rouge et d'or.

Victoria, déjà malade, se reposait beaucoup, et muette, forcenée de silence, Zia aimait Nonno sans en rien laisser paraître sauf le tremblement des mains quand il s'asseyait près d'elle. Renata fumait et regardait de loin Zia.

« Le bonheur n'existe pas », disait-elle de sa belle voix mâle.

A Baden-Baden, dans le salon doré, il y avait un grand piano et Zia jouait Schubert. Nonno s'était approché d'elle et avait tourné la page.

Zia avait fermé les yeux. Raté la mesure. Le maître d'hôtel, sur un signe de Renata, avait apporté le champagne et Victoria avait fait son entrée, en robe de fiancée aussi blanche que ses joues. La famille de Nonno devait arriver le lendemain. Zia ne se souvient de rien. Sauf du fume-cigarette de Renata. Son air de jeune femme et son regard très lourd qui errait sur les mains de Nonno, toujours attentif au confort de Zia.

« Et pourtant, c'est déjà trop tard », disait-elle, en froissant la longue écharpe de soie mêlée à ses colliers de perles.

... Au Bouchot, Zia rate toujours la mesure de l'impromptu n° 9. Quand Antoine Chenillot était entré, au Breuil, avec sa grosse corde de déménagement, elle s'était mise au piano et, soudainement aveuglée, avait raté la mesure, les mains ridées, chargées de bagues de Renata. « Aime-moi », m'avait-elle suppliée... Ses vieilles mains me font souvent des signes, dessinant dans l'air des formes que je ne comprends pas. Zia est un peu folle. Elle m'a toujours fait peur. Je m'enfonce davantage dans l'ombre pour ne pas la voir.

Térésa a remis le chat exsangue dans un panier à moules garni de journaux. Elle soupire, se laisse choir sur un escabeau, sort sa tabatière, secoue sa loupe, remplit deux tasses de café.

« Mon pauvre Babert, dit-elle. Quelle vie ! 1

– Vous pouvez le dire, mâme René. Quelle vie ! »

II pleut des cordes sur les hortensias et le Bouchot semble anéanti, les tuiles mal jointes, l'électricité coupée depuis toujours.

« II va falloir allumer la lampe à pétrole.

– Oui, dit Babert qui répète toujours mot à mot ce qu'elle dit, il va falloir allumer la lampe à pétrole. »

Autour du Bouchot, les autres maisons, écrasées, emmurées d'eau et de solitude, se tassent encore davantage.

« Crois-tu, Babert, que l'on croirait ce coin habité ? Tous ensevelis, claquemurés... On peut passer des années, ici... sans voir personne. Même Boursault, une fois son venin craché, s'enferme dans sa cabane et n'en sort plus. Sont-ils morts ? Sont-ils vivants ?

– Ils sont aux cabanes, mâme René. A part ce feignant d'Auguste qui cuve son vin.

– Dans le fond, quand ils vous haïssent, c'est une distraction. L'amour, ici, s'enlise comme les bouchots dans la vase. Il n'y a que les sentiments négatifs qui soient vivaces, indestructibles, de vrais chiendents... Et dire que je crèverai dans ce pays pas fait pour moi... Je ne reverrai jamais l'Italie. Ni le château de Renata. Ni sa tombe, à Garessio. Ni les mimosas de San Remo. Ni la cathédrale de Turin où jouait Luigi, à l'orgue. Faut-il être maudit pour avoir été jetée là, toute vivante ! Tu te rends compte, Babert, pour rejoindre la première ville, il faut prendre le transbordeur. Pour aller à La Tremblade, il faut attendre le bac. Aucun pont, aucune issue, partout la vase, même l'océan s'en est allé... Ce n'est pas une île mais un marais... Et que veux-tu que j'aille faire à Rochefort ou ailleurs? Sans argent, Babert... tu comprends? sans argent... Où veux-tu aller sans argent?... Où puis-je aller? Non, Babert, j'ai été jetée toute vive ici et je m'enlise, vivante vivante vivante... Mon seul but, ma seule chance de ne pas mourir désespérée, c'est que les enfants s'en aillent... Et tu sais, Babert, quand Zia pleure, le soir, dans son lit, les yeux grands ouverts, c'est à cause de l'exil... Alors Nonno joue pour elle du Corelli... Ah, Babert, l'Italia, l'Italia... Crois-tu que les hommes sont méchants... nous n'aimions que la grâce, la beauté... Sais-tu ce qu'il m'a dit Monsieur le Juge, la première fois qu'il m'a croisée, place Chasseloup-Laubat ?... En fait, il ne s'est pas adressé directement à moi mais à son bon ami, le docteur Frizamour, et je l'ai entendu : " Qui est cette femme ? on dirait une porcelaine. " »

Térésa s'esclaffe, les larmes aux yeux, en roulant son gros tabac :

«Une porcelaine! tu parles... en mille morceaux, la porcelaine... Le soir même, il a frappé chez moi – j'habitais rue Dubois-Meynardie – après le couvre-feu. Une couverture sur le dos, j'étais en train de jouer la Prière de Werther. J'ai posé l'archet. C'est la Gestapo, me suis-je dit. Alors j'ai soupiré, j'ai embrassé le portrait de René, et bien droite, le front haut, – comme Renata – j'ai ouvert. »

La fumée fait tousser Babert. Térésa ne le voit plus. Somnambulique, elle parle :

« J'ai ouvert, Babert... Ah, c'eût été mieux que ce soit la Gestapo.

– O mâme René.

– Oui, Babert. Tu sais ce qui est pire que la Gestapo ? Pire que les ongles arrachés, les tenailles brûlantes, les baignoires à la Kommandantur? Tu sais, Babert, ce qui fait souffrir davantage que la faim, le froid, la rage, la guerre ? »

Essoufflée, le cheveu terne, déjà grosse, les pieds nus dans les affreux chaussons, Térésa ne sent même plus qu'elle se brûle au mégot enflammé :

« Eh bien, je vais te le dire : c'est un homme beau, mais beau, tu n'as aucune idée de ce genre de beauté. Un prince de la nuit... Il portait une lavallière semblable à celle de Musset... Il neigeait, Babert. Un hiver terrible, tu t'en souviens ? Tu soufflais sur tes doigts en vendant tes quelques moules, tu te souviens ?... Je suis restée un moment, main sur la poignée de la porte, incapable de parler. Incapable de bouger. Lui semblait ne pas sentir le froid. La neige tombait sur la lavallière et les cheveux noirs, séparés par une raie. Combien de temps sommes-nous restés ainsi ? Je ne peux plus te le dire... J'ai compris que l'éternité fait aussi partie de la condition humaine...

– Et la Gestapo, mâme René ? »

Térésa tressaille, les doigts brûlés.

« L'éternité, Babert... L'éternité de l'Amour. L'éternité de la douleur... Il s'est éloigné dans la nuit. Je suis sortie sur le trottoir. J'avais des semelles en bois et pas de bas. J'ai essayé de le suivre mais il avait disparu. Alors je suis revenue auprès du violoncelle et, tu te rends compte de ma folie ? j'ai allumé !

– O mâme René, la Gestapo...

– J'ai posé mes mains autour de la flamme de la bougie... Malgré le froid, j'avais chaud. Sous la neige, je ne sentais plus rien. Je te le dis, Babert, l'amour est pire que la guerre. Un bombardement. C'est la cervelle qui saute en premier. »

Térésa se tourne vers le chat blessé qui geint sur Sud-Ouest. « Va, pauvre Minet. Peut-être as-tu couru l'amour cette nuit, c'est à ce moment que le tracteur de Boursault t'est passé dessus... »

Babert répète :

« Le tracteur de Boursault t'est passé dessus...

– Tu sais comment saute une cervelle amoureuse ? continue Térésa, en grattant une autre pomme de terre pour le pansement du chat. Eh bien, tel que je viens de te le dire : tu es tout seul, tout noir dans ton chagrin, les mains posées sur un violoncelle avec une mauvaise couverture sur les épaules. Tu es enfin isolée de tout, de tous, le cœur tellement vide que tu te sens presque bien. Tu pourrais sans problème entrer dans les ordres. Ou travailler à la cabane. Ou t'allonger sur les rails quand arrive le train de Rochefort. Rien ne t'entrave. Nul ne te retient. Personne ne se souvient de toi. Tu es enfin ce corps vide et cette âme blanche, cette buée d'âme et puis un soir de janvier, en pleine guerre, en pleine neige, dans le silence total, quelqu'un cogne à ta porte. Dans les contes fantastiques, c'est parfois la Mort bienveillante avec sa faux. Tu ouvres et tu sens monter du feu, de tes pieds gelés sur semelles de bois à ton ventre creux qui avale les racines à l'huile de ricin... Et le feu gagne les poumons, le muscle mort, terriblement vivace, pire qu'un poulpe de mer... La vie, la vie, pareille à la lave de Pompéi. Rien ne l'arrête. Et la lave gagne tous les terrains, ton crâne en entier et tout vole en éclats : tout. La nuit de janvier tout à coup remplie d'étoiles. Les murs verts d'humidité nappés de soleil. La rue Dubois-Meynardie en grande allée de Babylone... Et tout ça, Babert, tout ça pour une silhouette de jeune homme qui déjà s'évanouissait dans l'ombre... J'avais trente-sept ans, Babert... Cela faisait déjà cinq ans que René était mort...

– Cinq ans, mâme René. Cinq ans.

– Il portait une lavallière et des flocons de neige glissaient sur ses cheveux noirs... Il était le dieu de la Nuit. L'ombre faite Lumière.

– L'ombre faite Lumière. »

De l'autre côté du mur de plus en plus fissuré, on entend Schubert. Et la note fêlée, la sale petite note fêlée.

« Oui, dit Térésa. A un moment donné, il y a toujours la sale petite note félée. »

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