Le Bouchot
Chapitre 30
« Marie-Rose » était le magasin de vêtements de la place Chasseloup-Laubat. Et dans la vitrine de Marie-Rose était exposée la plus belle robe de communiante, en organdi avec une collerette brodée de liserons blancs sur blanc et une aumônière assortie. La robe habillait un mannequin d'enfant, dont la niaise tête blonde était recouverte d'un voile également brodé de liserons. Le mannequin donnait la main à un petit garçon en cire de la même taille, vêtu du plus beau costume de communiant du magasin. Des souliers vernis complétaient la tenue des deux enfants de cire. A peine le mandat touché, Térésa fonça là-bas. Plusieurs enfants, admiratifs, le nez collé à la vitrine, virent la grosse Mme Marie-Rose enlever les superbes habits qui venaient de La Rochelle et les envelopper dans deux grandes feuilles de papier immaculé.
Mme Marie-Rose avait été très contrariée par l'arrivée de Térésa qui, dans son impatience, avait sonné à la porte du magasin fermé. Car dans l'arrière-boutique, c'est-à-dire dans sa cuisine, se tenait depuis une demi-heure le docteur Frizamour.
A l'insistance de la sonnerie, Mme Marie-Rose avait dû rabattre ses jupes sans même remettre sa culotte au point de feston. C'est que le docteur Frizamour, botté mais néanmoins débragueté, aimait enfiler ainsi Mme Marie-Rose pendant les heures de fermeture.
« Ouvre-moi pendant la fermeture », aimait-il plaisanter.
Il coiffait donc ainsi Mme Marie-Rose et sans même poser son fusil.
« Baisse-toi un peu, ma poule », disait-il dès qu'elle le faisait entrer dans la cuisine, par le jardin de derrière. Et Mme Marie-Rose obéissait, car elle eût traversé la place Chasseloup-Laubat toute nue s'il le lui avait demandé.
« Ma... disait Nonno, cet homme leur donne à satiété la queue... L'essentiel, en quelque sorte... C'est pour cela que son pouvoir est grand sur les femmes. Et si son pouvoir est grand sur les femmes, les hommes ne peuvent rien contre lui... Le Casanova de Marennes... Avec moins de classe que le vrai, bien entendu. Mais elles n'ont que faire de la classe... »
Mme Marie-Rose – et les autres – aurait fait n'importe quoi pour lui. L'année d'avant, elle s'était même jetée dans un marais parce que Frizamour entrait par le jardin de derrière chez la femme du tripier.
Aussi est-ce en maugréant qu'elle recompta deux fois les billets que lui tendait Térésa.
« Vous ne vous sentez pas bien, ma chère dame ? demanda Térésa très aimable, en prenant les paquets.
– Et pourquoi que je me sentirais pas bien? bougonna Mme Marie-Rose.
– Parce que le docteur est chez vous », dit Térésa, placide, en poussant la porte.
Elle avait éprouvé le besoin de passer par la rue Dubois-Meynardie. La fièvre battait encore à ses oreilles. Celle de son achat. Ses enfants seraient les plus beaux. Toujours. Elle leva les yeux vers son ancien logis, blanchi à la chaux depuis la guerre. Une fumerolle noire, basse, lente, glissa devant ses yeux.
« Ah, c'est vrai, la pauvre mère Bugier... »
Les FFI avaient traîné son corps au cimetière et l'avaient jeté dans un trou après avoir tous uriné dessus. Juste après la Libération, sa famille l'avait fait enterrer proprement à Saint-Just et Monsieur le Juge s'était occupé de cette affaire qu'il appelait « un crime de guerre ». Mais pas grand-chose n'en était ressorti : trop de gens du pays étaient impliqués. On fit vite semblant d'oublier.
« Il n'y a pas de crimes de guerre, pensait Térésa. Il y a le Crime. C'est tout. »
Elle se mit à rire tout bas en songeant à la mine déconfite de Mme Marie-Rose quand elle lui avait dit : « Vous ne vous sentez pas bien, ma chère dame ? » et elle dissimula son visage derrière les deux paquets blancs, car le fou rire la secouait toute. Rue Albert-Ier, elle dut s'arrêter devant les marches de la sous-préfecture, car le rire la déséquilibrait telle une houle incommode. Sur la terrasse du café des Matelots, Antonine Ragus servait du vin blanc aux hommes en cuissardes et Térésa écrasait son visage contre les paquets car le rire s'amplifiait au point de l'étouffer.
« Eh bien, ça a l'air d'aller le moral ! » lança Antonine Ragus en relevant d'un coup sec le goulot d'une bouteille de pineau.
Pour échapper aux regards du café des Matelots, Térésa tourna rue Fargeau.
« Elle aussi, hoqueta-t-elle, elle aussi il doit la soigner de temps en temps, le bon docteur... »
Antonine Ragus avait bourlingué partout dans le monde et sa dernière adresse avant la guerre était la Martinique. Elle portait, au-dessus d'un corps pas plus haut qu'une citrouille à genoux, une tête lourde et flasque, maquillée en violet, rose, rouge, vert et perruquée d'un blond rose. Sa grande originalité était ses bottes en peau d'autruche à hauts talons, d'où dépassaient de courtes jambes en bas résille et jupe fendue et tous les gars sifflaient : « On voit tes fesses, Antonine. »
Alors l'Antonine leur frappait à grands coups de poing et d'ongles rouge carmin sur la poitrine ;
« Un homme, glapissait-elle, tout est dans la poilerie de sa poitrine... »
Et le père Côme ouvrait alors sa vareuse sur un poitrail d'orang-outang barré par un tatouage bleu : « A Marinette pour la Vie. La Cayenne 1923. »
Un air arabe sortait du fond du café, venu d'un mauvais tourne-disque et le rire de Térésa ne cessait pas. Rue Georges-Clemenceau, elle marcha très vite en direction de l'école.
« Mes enfants seront les plus beaux. Mes petits. Si blancs de peau. Si doux de regard. Si noirs de cheveux... Mes jeunes merles aux plumes de satin... »
Elle dépassa la loge franc-maçonique sur laquelle régulièrement crachaient les sœurs Tarpin et le rire la soulevait de terre, portait son regard bien au-delà du clocher.
« Gigantesque... pensait-elle, gigantesque pour une si petite ville, une si mesquine ville... une cathédrale absurde, démesurée... »
Elle grelottait. Nonno l'avait blâmée de sortir si vite, galvanisée par l'arrivée du mandat et le bonheur sauvage, chaud reptile maternel jamais lassé, prêt à se dresser entre elle et tous les cyclones hostiles.
« Mes enfants si beaux... mes enfants si doux... »
Et pourtant, elle ne pouvait pas retomber malade.
« Il va falloir jouer à la noce de La Puisade. Puis à celle de La Brée, et celle de La Cotinière... Quel bonheur que tous ces gnomes se marient... Allez, allez, zim, boum, en avant Perles de cristal et la Raspa... Par ici la bonne soupe... C'est cela d'avoir été la femme d'un notable qui a fait son devoir... Moi aussi je l'ai eue, ma noce... Un anneau en cuivre et ce regard... Ah, ce regard quand il a dit " oui " à la mairie... Il doit avoir le même regard quand il fait condamner à mort... Et le docteur Frizamour, son témoin... Le regard, là aussi... Quelque chose comme lorsqu'il enfile la grosse Marie-Rose en la traitant tout bas d'ordure... Et mon témoin à moi... Ce pauvre Babert qui répétait les larmes aux yeux : " O mâme René ", comme si j'allais à l'échafaud... Et le petit qui se taisait au fond de mon ventre, glacé pire que sa mère... Et le soir même, je dormais seule rue Dubois-Meynardie... " Je t'épouse, a-t-il dit, ce n'est déjà pas mal. " Et le lendemain j'écrivais à Nonno de venir... »
Le rire la reprit comme après une bonne farce. Avenue Beaulieu, elle s'arrêta encore, car décidément la fièvre fracassait à son tour le rire contre un sanglot très lointain, éternel, doux bain amer, bocal salé dans lequel elle se débattait depuis toujours.
Ainsi passa le mandat de Monsieur le Juge.
« Fantine... » murmura Nonno, en voyant Térésa, les bras chargés des deux grands paquets, pousser le portail du Bouchot du bout d'une semelle trouée où entrait l'eau.
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