Le Bouchot
Chapitre 3
Il y a des cartons et des malles partout. Monsieur le Juge a acheté avant de partir cette maison qui portera le nom du quartier que nous devrons habiter désormais. En premier, il a fait construire un garage. Il n'y a pas d'électricité dans la maison – la ruine – mais un néon illumine le garage. Tout est allé si vite que nous n'avons même pas eu le temps de visiter ce qui sera notre marécage, notre jardin d'hiver et d'été, notre espace pour mourir...
Nous avons quitté Le Breuil huit jours après le départ de Monsieur le Juge à cause de la grosse fièvre de Zino. Térésa sanglotait en le bordant :
« Tu seras l'homme de la famille, »
Il lui a craché à la figure.
« Ma, dit Nonno à Zia qui ne quitte plus le piano, hagarde, blanche, on déteste les victimes. Toujours... »
Et quand on lui dit que les murs du Bouchot sont si vieux et ont déjà traversé deux siècles, il hoche la tête :
« Ma... l'avantage des murs c'est qu'on peut toujours s'y cogner quand on manque de conversation. »
Sur le gravier du jardin, il y a le vieux camion de Babert. Térésa et lui y traînent une commode avec une corde. Zia ne supporte pas les déménagements. C'est bientôt au piano d'être tiré par les cordes. Mais je sursaute sur mon lit encombré de vêtements et de draps empilés.
Schubert est interrompu. Voilà que l'on tape à coups de poing sur le clavier du piano. Des sanglots accompagnent chaque coup sur les dièses et les bémols. A coups de poing, Zia détruit Mozart, Schubert, Chopin, le monde entier. Pieds nus sur le carrelage, j'approche de sa chambre, je contourne les valises et, par la porte entrouverte, l'aperçois de dos.
... Les cheveux dénoués jusqu'à la taille, une vieille robe de chambre en moire violette, les poignets sillonnés de veines bleues, elle se déchaîne maintenant sur les bémols. Cela fait une cacophonie affreuse, une caricature terrible de leur raison de vivre : la Musique... Musicienne assassinant la Musique, j'aperçois les épaules maigres soulevées sous la robe de chambre qui fut précieuse et raffinée et s'élime de toutes parts. M'a-t-elle entendue? Lentement, elle tourne sur le tabouret du piano au rythme de son ancienne natte de petite fille lui battant les reins. Son visage tout entier ressemble à la Mort. Cire de la peau, ravins des rides, veines saillantes, prunelles caves, presque rouges, je recule, j'ai peur. Zino dit : « C'est un squelette en robe de chambre, la nuit elle frappe à nos portes avec une faux, quand elle sera morte pour de bon elle viendra nous hanter jusqu'à nous faire mourir aussi. »
Les cours de piano avec elle me sont un supplice. Sa main si osseuse s'abat sur la mienne. Ses yeux, si enfoncés que l'on se demande s'ils existent encore, errent sur la partition de Schubert. Sa tête tombe parfois sur sa poitrine, pleine de rêves obscurs, de souvenirs flamboyants où vole l'écharpe de soie de Renata, confondue avec celle de Monsieur le Juge.
... Renata, sa mère, qui avait quitté le Piémont pour le minuscule château blanc, à San Remo, au fond du jardin plein de mimosas...
Zia tourne vers moi une tête décharnée, au sourire brûlant, au regard mort.
« Mi ricordo, murmure-t-elle. Je me souviens... »
Elle parle toujours en italien et en français. Mais la vue d'un tas de valises fermées la bouleverse tout à coup au point de la faire glisser en hurlant au pied du tabouret qui continue à tourner au-dessus de son corps recroquevillé.
Nonno est le seul à l'apaiser et à se faire entendre par des litanies en patois piémontais ou reviennent des sonorités colorées, vivifiantes, qui racontent le vent d'été, à San Remo, au-dessus des jets d'eau, dans le parc plein de statues et, à la fenêtre du petit château blanc, le visage merveilleux de Renata...
... Là, elle se lève du tabouret et ferme brutalement le couvercle du piano. Cela fait clac. Un coup de revolver. Quand elle claque ainsi le couvercle, Zino dit :
« C'est tante Tibia qui se brûle la cervelle. »
« Sa vie ressemble à des funérailles dont les fleurs ne pourrissent pas », dit Térésa.
« La pleureuse acide », disait Monsieur le Juge, au temps déjà lointain où il partageait notre vie.
« Povera mia, dit Nonno, cara, carina, carissima... »
Toute droite dans sa robe de chambre en moire violette, sa main transparente tâtonne vers le métronome. Tic tac tic tac tic tac tic tac. Lentement d'abord, puis de plus en plus vite. Tictactictactictac.
« Embrasse-moi, dit-elle très bas en français. J'ai besoin d'affection. J'ai peur. J'ai besoin d'affection. »
Je danse d'un pied sur l'autre, je préfère sauter par la fenêtre plutôt que de l'embrasser. Tic tac tic tac tic tac tic tac.
« Qui peut m'aimer ? » dit-elle encore, somnambulique.
Elle avance vers moi, les bras ouverts, je recule, tic tac tic tac tic tac, et m'empêtre dans les caisses remplies de partitions.
L'autre jour, comme je montais les gammes d'Hanon, sa main s'est abattue sur la mienne. Elle avait ce regard-là : un oiseau malade, traqué, coincé entre les barreaux de sa cage. « J'ai besoin d'affection. » Alors, de ma main libre, j'ai déclenché le métronome. Tic tac tic tac. Peu à peu la serre s'est relâchée et j'ai descendu la gamme d'Hanon tout en la surveillant du coin de l'œil.
« Je ne peux pas, dis-je. Je ne peux pas t'aimer. »
De l'autre côté du mur j'entends les litanies maternelles de Térésa penchée sur Zino, vaincu au fond de son lit. Et un peu plus loin, le bruit de la pipe que Nonno frappe contre le cendrier d'albâtre.
« Bon, fait la voix d'Antoine Chenillot, faudrait voir maintenant à déménager le piano. »
Vers cinq heures, il doit nous emmener au Bouchot et Babert a déjà commencé à entasser les quelques meubles dans son vieux camion.
... Les crises de Zia sont terribles. Elle me voit tourner autour du violoncelle debout contre un fauteuil. Elle aussi se met à tourner.
« J'ai besoin d'affection. »
Sa bouche prononce la phrase mais aucun son n'en sort. Je me bouche les oreilles. Mon cœur est devenu aussi dur que les silex de la route bleue où trois kilomètres à pied, ça use, ça use... ça use l'affection, c'est sûr. Bien avant les semelles. Les semelles tiennent davantage que le sentiment. Zino a craché au visage de Térésa – Mon Dieu ! il délire ! pauvre petit ! – et moi, d'un bond de carpe, j'ai rejoint la porte.
Dans l'allée de graviers roses, il y a le camion de Babert, bondé de paquets, et Térésa, qui désigne la fenêtre de la chambre au piano.
« J'ai besoin d'affection j'ai besoin d'affection j'ai besoin »
Pourtant, Zia a cessé sa course. Ses mains tremblent, gagnent ses tempes couleur ivoire. La tête de vieille jeune fille tourne de droite à gauche, et un long feulement sort de sa gorge.
Elle tombe à genoux, les mains toujours aux tempes et je n'ai que le temps de croiser Nonno qui s'agenouille près du corps convulsé. Zino, enroulé dans sa couverture, grelotte dans l'encadrement de la porte. Pourtant, il rit. Antoine Chenillot a préparé les cordes pour le piano.
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