Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 4 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 4

La Bugatti fit six aller-retour ainsi que le camion de Babert. Ce déménagement ressemblait à l'exode et Térésa était coincée entre Zino et Zia à l'arrière de la Bugatti.

« Je ne veux pas qu'elle me touche, disait Zino. Elle a l'air d'un mort. Sa bouche est ouverte, ses yeux fixes. Je ne veux pas qu'elle me touche. Elle sent le cadavre. Je ne l'aime pas ; je n'aime personne. Je ne veux pas qu'on me touche. »

Térésa gémit, ensachée dans un vieux manteau. Le violoncelle est posé à l'avant, à côté d'Antoine Chenillot qui siffle le Quadrille des lanciers. Nonno et moi sommes à côté de Babert au volant, rafistolé par un tendeur, de son vieux camion gris qu'il conduit sans jamais changer de vitesse. Nous nous engageons dans un chemin pierreux et un coup de frein brutal nous lance en avant contre le pare-brise, noir de moustiques écrasés.

« Pierre Boursault », bougonne Babert.

Un tracteur est arrêté devant une cabane noire, à la porte ouverte. Dans la cabane, des cercueils sont alignés contre le mur.

 

Pierre Boursault, l'œil mauvais, la casquette sur l'œil, la vareuse décolorée, est descendu de sa machine.

Babert passe sa tête tonsurée par la vitre baissée :

« Bouge ton engin, Boursault ; faut que j'avance.

– Tes saltimbanques et toi vous n'avez qu'à faire le tour, grogne Boursault.

– Mauvais bougre, dit Babert. Le Bon Dieu te punira.

– Je l'emmerde aussi, dit Boursault.

– Fais attention, méchant, ou je t'écrase, toi et ta langue de vipère.

– Essaye un peu, Babert, et je te noie dans ton bénitier. »

A ce moment cocorique un des coqs du poulailler de Catherine Lepieu. Des dindons gloussent, et un troupeau d'oies s'agite derrière le grillage.

« Moi je t'enferme dans la cage aux poules si tu continues, Boursault. Fais attention, colorature la voix de castrat. Ne me cherche pas, Boursault. Fais attention. »

Nonno, pacifiste et indifférent, bourre sa pipe.

« Ma... dit-il, c'est fou ce que les hommes ressemblent vite à des chiens. En amour, en affaires, en voisins... Cani, sempre cani. »

Babert a sauté sur le chemin. Le moteur du tracteur et celui du camion font un bruit de vieilles ferrailles. Babert et Boursault sont obligés de crier :

« J'ai un droit de passage, crie Boursault, un droit de brouette, de chaque côté. Je peux occuper mon côté nuit et jour.

– Mâme René aussi a un droit de brouette.

– Ton camion de maudit écrase mon droit de brouette. T'as qu'à le mettre sur son droit de brouette à elle.

– Ma... dit Nonno, cet homme n'a pas beaucoup voyagé. Son droit de brouette est pour lui ce que l'équateur a été vingt fois pour nous.

– Pousse ton tracteur.

– Pousse ton camion. Ta figure, Babert, j' peux pas l'encadrer. C'est pour ça que je vas plus à la messe depuis 1935.

– La tienne de figure, Boursault, elle est pire que cul de diable. Le Bon Dieu est soulagé de ne plus la voir, ta figure. Et pas seulement depuis 1935. »

Et d'un seul bond, Babert est au volant. Il embraye débraye démarre d'un seul coup, contournant le tracteur de Boursault et écrase un pied de sa vigne. Boursault hurle encore plus fort:

« J' vas chercher le fusil. Gertrude ! Gertrude ! viens pour témoigner qu'on a voulu m'assassiner! Ecraser ma vigne! Dépêche-toi, chienne de morue ! »

Il se précipite dans sa cabane, décroche un fusil de chasse au-dessus d'un cercueil sans couvercle.

Au bout du chemin, couverte de valises, grimpe la Bugatti. Paisible, Nonno tire deux bouffées de tabac.

« Ma... Comincia la commedia... »

Dans le rétroviseur, j'aperçois la tête de Zia, sous une mantille. Térésa est écrasée par le corps de Zino enveloppé dans une couverture. Antoine Chenillot bougonne :

« Qu'est-ce que c'est qu'un bazar de même... »

Car Boursault court sur le chemin, fusil au poing.

« Vous inquiétez pas, mâme René. Il est pas chargé, son engin. Boursault, on le connaît dans le pays. Il veut faire peur mais pour ce qui est d'agir, c'est un lâche. Vous inquiétez pas. »

Mais Térésa a déjà bondi hors de la Bugatti qui roule encore. Elle fait deux ou trois tourbillons sur elle-même et se retrouve poings sur les hanches, face au fusil :

« Qu'avez-vous contre nous, monsieur? Pourquoi ces manières ?

– Notre nouveau voisin, dit Nonno très mondain à Zia dont les lèvres commencent à trembler. Le garde-chasse, exactement. Le garde-chasse du château des rats et des souris. Il nous souhaite la bienvenue. »

Tout le monde est obligé de crier à cause du tracteur, de la Bugatti et du camion. A ce moment, débouche d'une clôture à poules et clapiers, un homme tout rouge, râpé des pieds à la tête, fourche sur l'épaule.

« Auguste, brame Boursault, viens m'aider à porter plainte. Ils ont cassé exprès ma vigne en roulant sur mon droit de brouette. Tu te souviens, Auguste ? En 1910 tu passais par là et c'était à mon pauvre père, le chemin... Y faut que tu témoignes qu'en 1910...

– J'ai rien vu, je sais rien et je m'en fous, marmonne Auguste, autant que d'une moule pourrie.

– Pourri toi-même », rétorque Boursault.

Et le voilà qui tourne sa carabine contre les clapiers et les volatiles effarés

« Fan de loup ! » s'exclame Antoine Chenillot.

Car à cause du canon pointé, Zia a surgi de la Bugatti, les mains sur la tête, la tête oscillant en tous sens et elle se met à pousser des hurlements si sauvages que les quatre hommes restent cois. Auguste repose la fourche qu'il commençait à brandir, Babert pétrit son béret basque, Pierre Boursault en oublie sa fureur et Antoine Chenillot répète : « Fan de loup », seul cri d'émotion de ce pays.

Nonno dit : « Dio mio », pose sa pipe et sort précipitamment du camion pour soutenir Zia qui hurle :

« I fascisti ! i fascisti !

– Non, dit Nonno. Les fascistes étaient plus polis qu'eux. »

On entend rire dans la Bugatti. C'est Zino, qui a rejeté la couverture et hisse sa tête d'ange malade. La gaieté le secoue, fait sursauter son corps au même rythme que le corps de Zia, maintenue assise sur le marchepied par Nonno et Térésa.

« Les étrangers ça porte pas chance. J'aurai votre peau, bougonne Boursault en relevant son pied de vigne, jusqu'à ce qu'enfin je vous cloue entre quatre planches. »

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