Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 43 sur 66

Pages du PDF

Le Bouchot

Chapitre 39

Le cercueil de Zia, fabriqué par Pierre Boursault, était posé sur deux jerricans dans le caravansérail.

Pierre Boursault l'avait apporté sur sa tête le lendemain, dès sept heures. L'employé des pompes funèbres était là avec son aide, le gros Fanfan Souillard, cousin d'Auguste, qui travaillait aussi comme fossoyeur, aide-maçon, valet de ferme et faisait toutes sortes de besognes dont les vidanges des cabinets de jardin.

Babert Labbé priait à genoux, béret à la main et tête baissée.

Catherine Lepieu avait enlevé sa blouse et son foulard « par respect » et priait aussi à mi-voix.

Antoine Chenillot tournait sa casquette dans ses mains et Auguste avait passé son costume du dimanche.

Le quartier faisait silence, même Ernestine Sarlut qui était partie avec ses balais en marmonnant : « Dans le fond, la tante, c'est encore elle la plus heureuse. »

L'archiprêtre Pingoin tonnait une prière aux côtés de Babert et soupira en se relevant :

« Sans sacrements... La pauvre femme est morte sans sacrements... »

Le docteur Frizamour était venu au moment où Zia râlait encore. Il s'était approché à grands bruits du lit, avait soulevé un poignet, une paupière à la prunelle fixe et conclu en haussant les épaules :

« Elle est foutue, la tante... »

Puis, se tournant vers une assiette remplie de mégots éteints, il avait pointé un doigt sur Térésa :

« Si vous continuez, vos poumons seront noirs comme le fond d'un four.

– Pas plus noirs que votre âme », avait-elle murmuré sans se retourner.

 

Quant à Nonno, parfaitement aérien, il avait disparu au fond du jardin où, assis sous le figuier, il s'était mis à jouer, en sourdine, le prélude préféré de Zia.

Renata était morte de tragique manière au retour de Baden-Baden. Son écharpe avait été coincée par la roue d'une calèche et elle avait été ainsi traînée sous les palmiers merveilleux jusqu'à la strangulation.

L'écharpe était très longue, en soie blanche, pieusement conservée par Nonno, et Zia avait émis le souhait : « Qu'on m'enterre avec. »

 

Pour la mise en bière, Térésa voulut nous faire sortir mais Zino, qui venait de massacrer quinze grenouilles, se hissa tout en haut du pressoir et moi je me dissimulai derrière Antoine Chenillot.

... Le gros Fanfan Souillard prit les épaules de Zia, tandis que l'employé des pompes funèbres tenait les pieds. Pierre Boursault dirigea les opérations :

« Tu tiens bien la tante ? »

Aidée par Catherine Lepieu, Térésa avait eu beaucoup de mal à lui enfiler le mantelet en guipure, qui se déchirait aux coudes.

Fanfan Souillard lâcha le premier les épaules et la manche craqua en entier.

« Quand c'est du vieux, c'est du vieux », grommela Pierre Boursault qui préparait les vis du couvercle.

Babert récitait à toute vitesse le Confiteor tandis que l'archiprêtre Pingoin, de plus en plus rouge, bénissait le corps, léger à fendre l'âme.

« Térésa... balbutia la voix de Nonno, dans l'encadrement de la porte restée ouverte, non dimenticare... N'oublie pas ...»

Et il tendit, de sa main porteuse de la flûte en argent, une écharpe jaunie et une rose rouge, violente, d'une beauté forcenée, qu'il avait cueillie près du figuier en se blessant à tous les doigts.

OceanofPDF.com