Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 53 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 5

Frizamour avait garé sa 2 CV derrière le pont de la Chasse. Il en fit sortir trois chiens et s'enfonça à travers champs, au niveau des premiers marais. Il traversa quelques bois maigres et ajusta son fusil : la pintade sauvage abondait.

Frizamour était content. Il n'allait plus chez Marie-Rose qui hurlait de jalousie parce qu'il renversait la femme du tripier.

Il tira un coup de fusil en l'air qui fit aboyer ses chiens :

« L'amour... pas plus important que ce coup pour rien », dit-il.

Un autre coup de feu croisa immédiatement le sien et il vit un de ses chiens tomber en hurlant, la tête éclatée.

« Merde », s'affola-t-il.

Il s'agenouilla près de la bête. Derrière lui les branches craquèrent et il aperçut une paire de bottes, une vareuse bleue et la tête d'Aimé Cagouillot, le tripier.

« Merde », répéta-t-il en se levant.

Le teint tournant au violet, Aimé Cagouillot pointait le canon du fusil sur Frizamour.

« Aimé, fais pas l'idiot », dit Frizamour d'un ton patelin.

 

Sur le chemin de la Chasse, Babert peinait, juché sur son vélo, traînant sa carriole en jouant de la corne pour appeler les ménagères des fermes isolées. Dans une heure, il soufflerait, au coin du poêle de mâme René. Elle lui ferait du café et il lui raconterait le dernier sermon de l'archiprêtre Pingoin contre la recrudescence des enterrements civils.

« Mais que se passe-t-il ? » avaient encore gémi les sœurs Tarpin au pied du bénitier.

Babert souffla sur ses mains qui rougissaient sous le vent. Térésa lui avait donné une paire de vieux gants tricotés pour René et il les portait avec respect, seulement le dimanche.

« Mon pauvre ami, c'est tous les jours qu'il faut les mettre. Et plutôt au travail qu'à la messe.

– J'oserai pas, mâme René. »

Il décida de couper au plus court par le pont de la Chasse. Il traverserait ensuite Le Breuil où il vendait bien ses moules et échouerait au garage. Le chemin était si pénible qu'il dut tirer son attelage par le guidon de son vélo. Au détour du petit bois, des aboiements de chien furieux lui firent tourner son regard en direction des champs boueux.

... Deux chiens de chasse avaient sauté à la gorge d'un homme et le harcelaient.

« Doux Seigneur ! » dit Babert en se signant et se cachant derrière les arbres.

Il reconnut le docteur Frizamour qui, fusil en main, tenait ce langage :

« Je t'ai dit de ne pas faire l'idiot, Aimé... Je pourrais te flanquer deux pruneaux dans ta tronche de cocu, si je le voulais... T'as tué mon chien, t'es pire qu'un salaud... Aucune bonne femme vaut la peau de mon chien... Tu peux la garder ta tripière, Aimé, et tes tripes avec... Elle m'emmerde déjà, ta tripière... Elles m'emmerdent toutes, d'ailleurs... Une fois leur suffit jamais... Qu'est-ce que vous savez donc faire au lit, pauvres types que vous étes?... Je te pardonnerai jamais d'avoir tué mon chien, Aimé... Tu vas demander pardon, Aimé, et tout de suite ou ni vu ni connu je t'envoie deux pruneaux dans ton crâne... »

Les chiens avaient arraché une manche, mordu une jambe, et s'attaquaient au visage. Aimé se débattait pour se protéger tout en jurant.

« Ecoute donc, continuait Frizamour d'un ton patelin ; je n'ai même pas besoin de t'envoyer deux pruneaux, si tu ne demandes pas pardon... Je te laisse dévorer par mes chiens... Les pauvres, je les plains de manger une vieille carne comme toi... Tu te plains d'être cocu, pauvre Mal Aimé. Mais as-tu vu ta tronche ? un vieux bulbe passé au chalumeau... Et le reste qui doit suivre... Comment veux-tu que ta tripière elle aille pas voir ailleurs... »

Les chiens s'acharnaient. Frizamour s'échauffait et Aimé se courbait, les mains sur la tête.

A ce moment il y eut un grand coup de corne et la voix de castrat monta au-dessus du marais :

« Mou-ou-les... ma moule est fraîche... »

Cahin-caha, très rouge, tirant sa carriole d'une main, la corne de l'autre, Babert surgissait, criant très fort :

« Bien le bonsoir la compagnie...

– T'as de la chance que voilà Roland de Roncevaux », bougonna Frizamour en sifflant ses chiens qui lâchèrent immédiatement Aimé.

Babert, l'œil un peu hagard, s'approchait, plus niais que jamais :

« Bien le bonjour, m'sieur l' docteur... C'est-y qu'Aimé a glissé ? vrai de vrai, que le terrain est pas sûr depuis quelque temps... »

Babert semblait pris de la danse de Saint-Guy. Il riait, saluait, se baissait, se relevait et Frizamour grognait :

« Ça va, Babert, passe ton chemin.

– Bien le bonsoir la compagnie, jeta Babert en enfourchant son vélo. Bonne continuation... »

 

Près du poêle de Térésa, les tremblements de Babert ne cessaient pas. Et Térésa, roulant son gros mégot, se tordait de rire.

« Laisse, mon pauvre Babert. Laisse-les s'entretuer. C'est une bonne distraction. Tout au moins la seule qu'ils aient trouvée. »

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