Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 59 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 11

Je m'étais aménagé un bureau avec une vieille table de cuisine, le ravissant fauteuil de Renata, l'écritoire que m'avait donné Zia et un petit paravent brodé à la main. Des jerricans composaient un meuble-bibliothèque où je posais mes livres et mes plumes sergent-major.

L'orchestre entamait le dernier couplet de Etoile des neiges et j'apercevais le béret basque de Babert, ivre de joie, dès qu'il s'agissait de chant, de musique et de Térésa. Est-ce à cette époque que j'ai appris l'énorme force de l'isolement? Toujours est-il que je commençai un chapitre « D'amour comme de Haine », pendant les leçons de ce que Nonno surnommait « l'orchestre infernal».

« Si tu peux écrire n'importe où, tu seras libre, avait dit Térésa, rien, personne, pas même les tremblements de terre ne doivent te distraire de ta flamme essentielle. »

Ainsi, sous un bombardement, elle avait joué les Gymnopédies de Satie tandis que Monsieur le Juge blanchissait de peur.

« Il faut que tu saches aussi que les hommes ont les nerfs bien plus fragiles que nous... Et que les bombardements ne doivent pas empêcher de créer. »

Au milieu des accordéons tonitruants et des trompettes jouant à briser les vitres, j'écrivais : « Amour, Amour, sous les pattes mauves des chevaux, et tant de céleste joie que la Femme cent têtes exigea un lit de brocart noir car la joie se porte plus gravement que la peine. Il ne faut pas que le cœur déborde comme un vase rempli à ras bord de trop précieux liquide. »

« Liquide » ne me plaisait pas. La plume sergent-major restait en l'air et je me mis vaguement à trembler quand je vis Colin entrer.

... La clique ne s'interrompit pas pour autant bien que Térésa, poings blanchis et haut levés, lui ait fait un signe d'amitié. Mais le morceau s'achevait et, dans un grand fracassement de trompettes et de cymbales, de soufflets d'accordéons tirés à fond, l'accord final fut plaqué. Satisfaite, Térésa sauta à bas de la lessiveuse en soupirant :

« Bravo, mes braves amis... Ouf... je suis morte. »

Colin attrapa un jerrican vide et s'assit près d'elle, son violon à la main.

Les gars enfilaient leurs vareuses et enfermaient les instruments dans les étuis noirs.

« A demain, mes braves amis, disait Térésa en roulant son mégot... Les petits Merlut, pouvez-vous venir après l'école pour m'aider à porter les parpaings? J'ai envie de construire un mur pour ne plus jamais voir la gueule à Boursault. Un mur plus haut que le clocher! »

Et tous de rire.

« Pour sûr, mâme René, que c'est mieux d'avoir pour voisin bon chien que mauvais chrétien ! glapissait Babert, ravi.

– Jouez-moi du violoncelle, murmura Colin, en caressant son violon posé sur les genoux d'un geste qui me fit serrer les mâchoires, seule et à demi cachée par mon paravent.

– Ah, dit Térésa, mon pauvre ami, je ne sais plus jouer.

– Jouez-nous quelque chose, mâme René, dirent les gars et les mômes qui allaient sortir.

– Oh oui, dit Babert, jouez-nous du violoncelle. »

Alors Térésa rosit. Je crois bien qu'elle vivait là une grande joie au fond du garage. Tout un public fruste l'implorait presque pour qu'elle leur donne le chant le plus raffiné du monde...

« Jouez », murmura Colin.

Il prit l'initiative de lui apporter l'écrin qui ressemblait à un petit homme debout. Il approcha également le tabouret de Zia et Térésa se pencha.

Alors, de derrière mon paravent, j'entendis un cri, un feulement, un long sanglot, presque un hurlement de louve prise au piège, qui me rappela cette nuit affreuse, voilà près de huit ans, où elle avait mis le Diable en terre.

Je vis aussi la main blanchie et crevassée se crisper sur l'archet qu'elle n'arrivait plus à saisir et les sanglots redoubler, parce que l'autre main, qui avait pris la forme d'un bouchot accablé de coquilles fêlées, était désormais incapable de pincer les cordes.

« Non posso più, se lamentait-elle, non posso più. »

Térésa ne pouvait plus jouer. Le Bouchot avait bouffé ses mains.

Colin reposa le violoncelle dans l'étui comme on procède à une mise en bière Il y avait un grand silence consterné et le cri de Térésa :

« Non posso più. »

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