Le Bouchot
Chapitre 36
Pour me consoler de la mort d'Athos, Térésa me prêta tous les bijoux de Renata.
« Ma petite Reine, disait-elle. Océan d'or et de lumière... »
Et j'allais à l'école, en sarrau bleu et blanc, avec des colliers, des broches, des bagues, des bracelets, des clips.
« Cache-les sous ton tablier. »
La directrice lui écrivait car, pendant la récréation, des dizaines de mains effleuraient mes colliers, voulaient essayer mes bracelets et je retrouvais mes crayons cassés et mes gommes déchiquetées : les bijoux excitaient la jalousie. Aussi Térésa, que le rire reprenait, accumulait sur le guéridon des esprits les lettres de la directrice, près de celles du directeur – Zino n'allait plus du tout en classe.
L'archiprêtre Pingoin tonnait en désignant les bijoux :
« La vanité ! La folle vanité des femmes ! Les bijoux sont les pavés de l'enfer! Voilà encore une âme que le manque d'éducation a pervertie, perdue... Vous entendez, drôles? »
Les sœurs Tarpin gémissaient : « Mais que se passe-t-il? », crachaient plus que jamais sur la loge maçonnique.
... Nous arrivâmes ainsi à un matin de mai croulant sous les roses blanches que Térésa arracha pour nous du jardin, après nous avoir revêtus d'organdi et de satin.
Elle passa à mon cou une croix en diamants de Renata.
« Allez, dit-elle, Babert vous attend.
– Pourquoi n'y allez-vous pas? demanda Catherine Lepieu d'un air navré.
– Il n'y a rien à faire, ma brave amie, dit-elle noyée dans la fumée de son mégot, je ne veux pas voir ces gueules. Pour ce qui est du Bon Dieu, il est bien plus dans mon jardin que dans leur clocher.
– Alors pourquoi les faire communier, mâme René ?
– Pour que tout le pays voie qu'ils sont les plus beaux. »
Babert nous attendait dans le caravansérail, les larmes aux yeux, sa pomme d'Adam sautant d'émotion. Il riait de son air le plus niais et dansait d'un pied sur l'autre.
« O mâme René... ô mâme René...
– Ma... disait Nonno, un grand jour ressemble à la préparation du carnaval. Tandis qu'un grand moment est justement l'instant où l'on se dépouille de tous ses costumes. »
Pourtant, il nous avait fait un cadeau : il s'était séparé pour Zino de son unique montre-oignon et de sa chaîne et Zia, de ses mains tremblantes, avait posé sur mes genoux recouverts d'organdi immaculé un paquet, dans lequel j'avais deviné l'écritoire de Renata.
Et nous partîmes : pour la première fois par la rue de devant. Térésa écartait les hortensias pour mieux nous voir et, derrière sa tête, il y avait celles de Nonno et Zia, tandis que Babert Labbé, grotesque archange sans ailes, nous suivait, son béret à la main.
Dans l'église surchauffée, suffoquant sous les lis et la camomille, bondée d'une foule ressemblant à celle de la noce de Martial Côme, je priai pour mon chien et Zino mordit l'hostie, après avoir versé la cire brûlante de son cierge sur l'épaule de son voisin.
Cet été-là, le Rire ne quitta plus Térésa. Il la prenait n'importe où : dans le jardin, en redressant ses plans de tomates, dans le caravansérail pendant que ses élèves écorchaient le Temps des cerises. Elle riait et bizarrement, Nonno avait l'air désolé devant cette gaieté en forme de fièvre persistante.
« Nous sommes des clowns, disait-il. Amoureux comme des clowns. Ridicules comme des clowns. Nous avons enduit de plâtre nos meilleurs sentiments et accroché un nez rouge à nos amours. Nous sommes des clowns. Et le plus triste, c'est quand le clown se met à rire pour de bon à cause du spectacle des autres. »
Et il retournait près de Zia, très affaiblie depuis l'hiver et qui ne quittait plus sa chambre, pas même pour la lecture du soir.
« Ma fiancée », disait-il.
Il lui avait passé au doigt une des bagues de Renata, attachée avec une ficelle de Noël à un bouquet d'œillets de poète.
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