Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 28 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 24

Toute cette fin d'hiver, elle partit jouer de bals en bals, de noces en noces. Avec ses escarpins et la robe de magistrat. Elle ramenait à l'aube quelque argent et une bronchite chronique. On ne la raccompagnait pas toujours et une fois, elle dut finir la nuit dans la salle d'attente à la gare de Rochefort. Epuisée, elle traînait l'accordéon jusqu'au car et s'endormait la tête sur la poitrine. Elle toussait beaucoup à cause des verres de champagne que des plaisantins lui versaient parfois dans le dos tandis qu'elle jouait Jalousie. Désormais, Catherine Lepieu, mystérieusement avertie quand elle partait, s'assurait que nous dormions et emportait les allumettes dans la poche de son tablier à carreaux.

J'entendais vers l'aube le portail qui grinçait et ses éternuements. Elle allumait une bougie et posait en soupirant l'accordéon. Elle toussait si fort que Zino grognait des insultes dans son sommeil. Pourtant, elle fumait toujours un long moment avant de s'endormir.

Elle donnait aussi des cours à la maison et le caravansérail était plein d'une cacophonie de fausses notes. De gros garçons rougeauds écorchaient Plaisir d'amour et Nonno hochait la tête :

« La Scala de Marennes, disait-il. Fosse d'orchestre. La musique en terre. »

Certains soirs, venait Colin. Cœur battant, je me cachais sur mon lit, cahier sur les genoux. J'apercevais la silhouette tzigane et pendant une soirée le caravansérail était baigné de musique.

Nonno et Zia sortaient de leur antre, telle l'araignée mélomane du piano et un quatuor se formait : la salle Pleyel à domicile.

Tard dans la nuit, Colin repartait, son violon sous le bras, et Térésa soupirait, heureuse :

« Quelle belle soirée !... Je l'aime autant qu'un fils, ce garçon-là... »

Les soirs de quatuor, Babert aimait rester et la voix de castrat accompagnait les lieder de Schubert.

Zino croquait un orchestre de squelettes et j'achevais le second cahier de la Femme cent têtes.

... Mécréante et chargée de péchés mortels, sans contrition ni pénitence, la Femme cent têtes n'était qu'un seul corps errant et victorieux. De cité en cité, bottée et casquée en aigle, vêtue de satin et de soie, elle traquait les plénipotentiaires et les faisait mourir lentement après les avoir rendus éperdument amoureux.

 

« Faire son compte à un homme c'est le rendre amoureux », disait-elle.

La Femme cent têtes abattait les remparts des villes, exigeait les clefs de tous les trésors, disparaissait chaque fois que l'on croyait l'atteindre.

Une de ses têtes était donc la Guerre. Et cette tête dominait les quatre-vingt-dix-neuf autres, réparties entre les futiles tâches de l'amour, du pouvoir et de tous les truchements de la vie. Une des têtes ayant pour elle de l'importance était le Jardinage.

Bonne jardinière, elle savait greffer des tulipes aux cerisiers. Elle obtenait des jardins étranges où ses amoureux venaient se faire prendre, enchantés, étourdis, passifs, affaiblis.

Elle n'exigeait d'eux que la beauté et encore la beauté et toujours la beauté.

« Pour la tête, disait-elle, j'en ai cent. Je n'ai donc pas besoin de la vôtre. »

En réalité, elle avait une seule et ravissante tête – mais son cerveau avait la puissance de cent génies, tant du Bien que du Mal.

« Sans le Mal, il serait impossible de déterminer la moindre morale, la moindre conquête, le moindre plaisir. Sans le Mal nous serions des corps vides, des âmes plates, des masques morts. »

 

La Femme cent têtes était aussi grande musicienne et capable de jouer de n'importe quel instrument.

« Grâce à la musique, je n'ai même pas à m'expliquer », disait-elle en enfermant ses prisonniers dans ses nombreuses caves, taillées en labyrinthes non loin des sables mouvants où elle jetait ses amours les unes après les autres et parfois toutes à la fois.

 

« N'apprends pas la musique, disait Térésa en soulevant mes poignets du piano. C'est un métier de misère. Ecris encore. Tu auras alors une bonne situation. »

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