Le Bouchot
Chapitre 35
J'ai filé très loin. J'ai marché longtemps. Jusqu'au Lindron où je longe le canal. C'est le premier chagrin que Térésa m'inflige. Le premier meurtre. Jamais je ne souffrirai autant. Le départ de Monsieur le Juge me laisse indifférente, à côté de la couverture soldatesque d'où dépasse la queue coupée du chien. Mais j'ai l'orgueil démesuré et j'entends rouler mon cœur pire qu'un caillou sous mon petit torse bombé. Un caillou, une pierre tombale. C'est jeudi. J'ai le droit de courir les marais jusqu'au soir.
Me voilà à la première écluse avant la route de La Cayenne.
Le chagrin, c'est la course éperdue du lièvre à travers champs. Mon cœur devenu caillou m'assommerait tout net si je m'arrêtais seulement pour souffler.
« Quand René est mort, dit Térésa, j'ai marché pendant des jours et des nuits. Je tournais de Bourcefranc à Marennes. Heureusement, en un sens, la guerre a éclaté... Je n'étais que cendres et cyclone... La guerre ne m'a pas étonnée... L'amour bombardé, détruit, que voulais-tu que cela me fasse que la planète explose ?... »
Athos jeté dans le trou, je souhaite la guerre. C'est un temps où l'on parle beaucoup de soucoupes volantes, de martiens, aussi, arrivée aux premières cabanes à huîtres, les prunelles noyées, je guette le ciel. Je voudrais y voir un météore tout rouge prêt à foncer sur le clocher de Marennes, épine de requin disproportionnée au-dessus des toits en tuiles rouges.
Mais ici la terre est trop vaseuse. Le météore s'enliserait. Tous les cris s'y étouffent, les uns après les autres.
Derrière les tamaris et les coquilles de moules, je reprends mon souffle. Depuis le Bouchot, je n'ai pas marché, j'ai couru. Je sais que Térésa, à peine veuve, courait ainsi d'un point à l'autre, d'un marais à l'autre, prête à se jeter dans la vase, disparaître, devenir cette flaque glauque, de torche vive elle serait enfin devenue Néant tout blanc.
« Que veux-tu, j'aimais trop la Vie », dit-elle, horrible excuse. « Le chagrin n'est qu'un palier où on essaye de se retourner dans la fraîcheur d'une prairie. »
Le lendemain et tous les autres jours, elle reprenait sa course hagarde mais toujours regagnait son petit logis, rue Dubois-Meynardie, son violoncelle et ses cours de musique.
« On ne meurt que de la mort, dit-elle. Ne te fais pas d'illusion. Le chagrin donne la rage, c'est tout. »
... La rage, ce sont ces racines qu'elle fait cuire avec de l'huile de ricin, parce qu'enfin, ouf, c'est la guerre et les voilà tous occupés à des futilités monstrueuses jusqu'en 1945.
« Même de faim on ne meurt pas si vite », dit-elle, grimaçant au souvenir des racines à l'huile de ricin.
J'aperçois la vase en pavés craquelés sous l'eau verte, mi-douce, mi-salée, infecte et lourde d'une croûte jaunâtre. La Rage.
... La Rage prend sous mes paupières la forme d'une bête jetée dans un trou sans que je puisse intervenir. Je n'ai rien deviné de ce qui se passait dans la chambre des vieillards. Rien.
« Tu verras, dit Térésa, les plus grandes amours aveuglent et abrutissent. Aimer est la paralysie suprême. La véritable efficacité commence par l'indifférence. Il ne faudra pas beaucoup compter sur moi pour l'efficacité. »
Si le chagrin donne la Rage, moi, il m'épuise.
Etourdie, je tombe à plat ventre au milieu des tamaris, tout près du parc glauque où sont plantés les bouchots. Moi aussi j'ai besoin d'un pieu, d'un pic où m'accrocher pour vivre. Moi aussi je suis ce crustacé fou, agglutiné là jusqu'au jugement dernier.
... L'eau est si glauque, que nul reflet de moi ne me parvient. Je préfère mourir sans rencontrer mon visage. Il m'empêcherait de choisir. Il m'interdirait de l'abolir.
« Le jour de l'enterrement de René, j'ai voulu me jeter toute vive dans l'eau des marais. »
... Elle aussi a dû traverser les chemins vers La Cayenne ou Larceau.
« J'ai vu mon visage dans l'eau. Alors, je n'ai pas pu. »
Un visage de brune douce et violente, extrêmement mobile et fin à l'époque, charnu aux lèvres. Une porcelaine italienne blanche et vermeille sous des cheveux d'ébène.
« Blanche-Neige... René m'appelait Blanche-Neige... »
Le cœur tordu, brisé, fondu au plomb, elle était rentrée chez elle, derrière les marais et s'était penchée sur le violoncelle comme s'il était le corps de l'homme qu'elle aimait.
« Les Gymnopédies. La seconde Gymnopédie, celle qui est traversée par les éclats mauves et endeuillés des bémols... »
Les joues en biscuit, barbouillées de larmes, les lèvres peu à peu blanchies, le cheveu noir jusqu'à l'insoutenable, sa beauté tenait encore bon.
« Si la musique console de tout, de tous, elle achève sans répit, coupe le souffle, attise les vieux sanglots. »
Penchée sur l'eau putride, je n'entends plus rien. Je ne lutte même pas contre les moustiques qui ne tardent pas à m'assaillir, jetant leur dard de toute part.
« Tu vois, dit Térésa, dans ce pays, il y aura toujours, quoi que tu fasses, les moustiques. Promène-toi, étends-toi dans l'herbe, embrasse un homme si tu l'oses, les moustiques seront toujours là, ils brisent sans cesse la symphonie. Ivres de jalousie, ils te boufferont jusqu'à l'âme. Aucun amour ne peut tenir devant l'assaut des moustiques. C'est sans doute pour cela que les hommes d'ici sont aussi avares de sentiments. Ils appellent ça la pudeur, mais moi, je sais que c'est l'avarice. »
... Ils me piquent à travers le tissu de ma robe. Ils me piquent à travers le cuir de mes sandales. Ils me piquent à travers les murs du Bouchot. Et quand on allume la lampe à pétrole, leur vague noire oscille tel un océan gluant au plafond.
« Ma, dit Nonno, c'est le Diable qui les envoie. »
J'appelle à mon secours l'image des pattes de mon chien assassiné, dépassant de la couverture soldatesque. Et le « pousse-toi, va-t'en » de Térésa la Veuve qui, en fait de chagrin (de rage), en connaît un rayon. Tout un soleil, même. Un soleil noir qui met du matin au soir son âme en feu.
Plok. Je me suis laissée glisser d'un seul coup. Quel bon bouchot je vais faire. Les crabes seront les premiers à me bouffer. Et si j'engraisse la floraison des huîtres, on cessera de m'en vouloir. Dans ce pays, il n'y a qu'une chose que l'on ne pardonne pas : le gâchis. J'encasse comme disent les ostréiculteurs. J'encasse : je m'enfonce dans la vase, avec de l'eau jusqu'aux oreilles... Tous dards sortis, les moustiques se sont amoncelés au-dessus de ce qu'il reste de moi. Mes épaules, mon bras, mon crâne sont zébrés par leurs coups d'épée. J'oublie que je suis en train de m'enliser à cause de la colère qui m'envahit et au fur et à mesure de ma descente aux enfers, je ne cesse de me donner des grandes claques, de me couvrir de mon propre sang que les insectes maudits ont consciencieusement pompé.
A propos de claques, j'en reçois une et tellement magistrale que je vois brusquement un champ d'étoiles semblables à celles, roses et noires, qui palpitent dans les flaques de mer, à Oléron.
On me bat, on me pousse, on me traîne, chose affreuse, envasée, que je suis devenue. Et si de la merde la vase a la consistance, croyez-moi, elle en a aussi l'odeur.
J'en sors vivante encore et on me dit :
« Je te reconnais à tes yeux. »
Une autre gifle s'abat sur ma joue, la droite, puis la gauche, ô Seigneur, l'enseignement de l'archiprêtre Pingoin a du vrai, et je hoquette et je vomis sur les tamaris, je suffoque pire qu'un âne. Je brame et je braie, on cogne encore, on me tire vers un autre parc, celui-là limpide et nourri d'eau claire, on me plonge, on me lave, on me secoue, on m'étrille, on tord mes vêtements, on les étend sur les pieux qui entourent les parcs, on m'entraîne vers la cabane noire qui sent le goudron, on me jette sans douceur sur un lit en bois et, sur moi, s'abat une couverture semblable à celle dans laquelle Athos commence à pourrir et on bougonne :
« Foutue drôlesse. »
Malgré la vase dans mes narines, me parviennent par saccades les senteurs maritimes de la cabane à huîtres. La vision des cageots en paille noire. L'établi, les couteaux, les gants. Les grosses cuissardes posées près du poêle éteint. Les vareuses en caoutchouc jaune. Le soleil cogne si dru qu'on me ramène ma robe aux trois quarts séchée. Mon sarrau froissé. Et par-dessus tout la tête crevassée, rouge écrevisse, couverte de copeaux blancs de Thomas Côme.
« T'as de la chance que Colin t'ait vue glisser. C'est lui qui t'a tirée de l'eau. C'est moi qui ai fini le travail
– Où est Colin ? dis-je sans force.
– Parti. Filé pire qu'anguille. Ne compte pas sur lui, ma fille, pour le remercier. A l'heure qui court, il est à Brouage. »
Thomas Côme se rassoit sur l'escabeau en bois blanc, fendu au milieu, et reprend le tri des huîtres. Il bougonne toujours et me parle de dos.
« C'est bien beau la trempette par ici... Mais qu'est-ce qu'elle aurait dit ta mère si on lui avait ramené sa fille pareille à un crabe mort ?... D'abord on t'aurait pas retrouvée... Sans compter que tu flanquais par terre mon boulot... Viens plus te promener par ici, tu sais bien que c'est dangereux. Mais les drôles c'est toujours du pareil au même. Enfin cette fois-ci t'as eu de la chance. Viens plus traîner aux cabanes le jeudi. T'as bien des poupées pour jouer? Et ta mère, elle peut pas te garder ? C'est vrai que les artistes, y sont pas comme nous, y sont pas normaux. Quand je pense que Colin apprend le violon... tiens, à dire vrai, ça me plaît pas... Enfin, à près de dix-sept ans, c'est un homme et du moment qu'il paye lui-même ses leçons... Quoique son argent ou le mien, dans le fond, c'est du pareil au même. Enfin il... »
Qui a dit : « Je te reconnais à tes yeux » ouvrant ainsi au fond de ma fange une voie lactée où j'étais presque bien? Mais Colin ne parle pas. Dans le milieu ostréicole on le surnomme « le Muet » et aussi « le Violoneux » depuis que Térésa lui a donné le violon de concert de sa mère.
« Toi seul es digne de lui », a-t-elle dit à Colin.
Il peut bien parler, Thomas Côme : je suis déjà loin, laide, ébouriffée, couverte de croûtes brunes.
Je veux éviter Marennes pour rejoindre la maison. Aussi, je longe le petit port, traverse le passage à niveau, encore quelques rues désertes puis celle qui mène au Chapus et enfin le grand champ de coquelicots et de blé encore vert où je m'absorbe en entier.
J'avance ainsi jusqu'à la cabane à Boursault et ça y est, j'émerge en face du garage, en évitant de regarder le figuier où, à grands coups de pelle, Zino aplatit la tombe du chien.
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