Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 42 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 38

Dès que j'avais vu Zia par terre, près du piano, j'avais foncé chez Auguste. Térésa, affolée, gémissait :

« Il faut aller chercher le docteur ! »

Nonno était trop faible pour soulever Zia dont la bouche écumait, émettant un râle long et sourd.

Zino profitait de l'affolement général pour dérober les pistolets et tirer sur les grenouilles.

Mais, avant de traverser le chemin jusque chez Auguste, j'avais fait un crochet à la ferme de Catherine Lepieu et étais tombée sur un mot écrit par elle sur du papier écolier :

« Je suis aux poules. »

Entendez par là, au fond de ses champs, en train de soigner sa volaille.

« Il est vrai, murmurait Nonno, qu'on la trouve rarement au coq... »

Les cris d'une bête égorgée me parvenaient et j'hésitai une seconde avant de pousser la porte grillagée du jardin d'Auguste.

Les cris du goret étaient tels que je dus répéter trois fois « Zia est tombée », avant qu'il ne lève la tête, coutelas sanglant à la main.

« Le Chourineur », pensai-je.

Jamais je n'avais vu le sang couler avec une telle abondance et il me sembla que mon cœur se vidait lui aussi. Je répétais machinalement : « Zia est tombée », sans arriver à détacher mon regard de la bassine bouillonnante ni de l'animal qui gesticulait encore. Je ne pouvais pas non plus oublier les cheveux en algues grises de Zia, répandus autour de sa tête ivoire. J'avais le sentiment d'entrer de plus en plus dans un prisme où tout me marquait, me traversait d'images indélébiles.

« Ho bisogno d'affetto... J'ai besoin d'amour... » me tourmentait la voix de Zia tandis que je tournais autour du piano pour lui échapper. Et une fois, en se tordant les mains, devant mes constants refus, elle avait gémi en français :

« L'amour... tu verras... parfois tu seras obligée de le mendier... »

Et j'étais là, devant ce cochon égorgé, ce gros homme violacé, maculé de sang, prête à implorer, me tordre les mains, gémir :

« Il faut aller chercher le docteur. »

Au Bouchot – un peu plus enlisé depuis l'hiver – Térésa s'activait. Elle avait réussi à traîner Zia sur le lit de Nonno et lui bassinait le front en parlant italien.

« C'est-y que la tante est en train de passer? » dit la grosse voix d'Auguste.

Je vis Nonno fermer les yeux et plaquer ses mains sur les oreilles de Zia – Ne les écoute pas, cara – et les mains devenaient calice, se faisaient toit d'amour, isolation magique entre le macabre et l'ordurier.

« Bon, continua la grosse voix. J' m'en vas chercher l' docteur ou l' curé ?

– Va au Diable », murmura Nonno en italien.

Les mains firent une caresse : elles portaient là quelque chose de très précieux, une perle fine, un diamant, une fleur périssable, prête à tomber en poussière...

Cependant une plainte rauque, en forge suffoquée, montait de la poitrine de Zia qui ouvrait des yeux révulsés.

« Bon, ben, j' m'en vas voir après Frizamour, si des fois il est dans le coin », décida Auguste.

Il chauffa son tracteur, descendit tout le quartier du Bouchot pour aller plus vite. En passant devant le garage d'Antoine Chenillot, il beugla :

« Antoine ! Va voir un coup au Bouchot... Y a la vieille qui est tombée... »

Assis sur le lit, Nonno soutenait la tête de Zia et lui chantait la grande roucoulade des amants.

« Bella mia... cara mia... piccolina... rosa di notte... mia ragazza... fiore del più bel giardino... » litanie d'amour ponctuée par l'interminable râle et par les sanglots de Térésa.

Assise sur le tabouret du piano, je regardais en frappant machinalement sur un si bémol.

... Zia aimait jouer les morceaux les plus mélancoliques, ponctués de bémols tels de noirs cyprès dans une prairie de lumière.

« Les bémols sont la souffrance du manque d'amour, disait-elle. Ils en disent plus que tous les mots du monde. »

Et quand les bémols la poignardaient – Ho bisogno d'affetto, ho bisogno d'affetto – elle tombait en convulsions au pied du tabouret.

 

Peu à peu le râle s'atténuait ainsi que les sanglots de Térésa et la litanie d'amour. Et bientôt, il n'y eut plus que le silence, et le soupir, l'unique bémol, larme de clown sous le maquillage, que ma main dessinait sur le piano noir.

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