Le Bouchot
Chapitre 16
Amaigri, Nonno avait l'air d'un vêtement vide. Désormais, il traînait son fauteuil en osier devant le figuier, malgré le froid, et tirait longuement sur sa pipe bourrée de Caporal que Catherine Lepieu lui donnait en cachette. Nonno, alors, se levait et galamment lui baisait la main et c'est elle qui s'enfuyait, rougissant, et même, parfois, faisait une révérence !
Depuis longtemps il ne jouait plus et Térésa avait renoncé à l'avertir :
« Tu vas prendre froid.
– Le froid c'est la santé, disait-il, et à ce compte nous voilà taillés pour devenir centenaires. »
Un sec avant-printemps dégelait les parcs et glaçait les oreilles : le clocher avait l'air d'un os de seiche sous le ciel bleu acide. Zino manquait de plus en plus l'école et Térésa soupirait en accumulant les lettres du directeur :
« Qu'y puis-je... A chacun sa violence. »
Zia ne touchait plus au piano. Elle restait dans la chambre, penchée sur les portraits de Renata. La musique s'en était allée du Bouchot, souffle magique qui nous permettait de survivre et de rire et de toujours croire en l'impossible.
« Le silence, répétait Térésa, le silence...
– N'est jamais d'or mais de bronze, complétait Nonno. Et d'étain, un granit tombal... »
« Il va falloir faire quelque chose », dit Térésa tandis que je ramenai un nouveau poulet assommé.
Excepté à Babert et Catherine Lepieu, sa fierté lui interdisait de toucher mot de son angoisse.
« On peut tenir jusque fin février, disait-elle. D'ici là, j'aurai trouvé une solution. »
Son anxiété lui blanchissait les joues, lui rougissait le nez. Elle ne tenait plus en place, partageait avec Nonno le mauvais tabac et errait d'une pièce à l'autre en disposant seaux et cuvettes car il pleuvait à peu près partout.
« Ma... nous ne manquerons jamais d'eau, disait Nonno. Versailles... »
Il n'achevait plus ses phrases, haussait les épaules et se perdait dans la contemplation intérieure.
Il voyait bien la silhouette de Pierre Boursault passer et repasser derrière le portail. Il entendait les cris de Gertrude et le grincement de la scie monstrueuse et il serrait les dents sur sa pipe froide.
« Ma... la haine tient mieux les hommes en vie que l'amour. »
Nonno n'arrivait pas à détester les voisins ni personne. Même Pierre Boursault ne soulevait aucun tumulte en lui. Il allait jusqu'à le saluer poliment s'il sortait sur le chemin.
« La haine affaiblit », disait-il quand Térésa se mettait à trembler parce qu'un crapaud mort tombait sur sa lessive.
Nonno trouvait qu'en fait, notre entourage constituait un zoo assez amusant:
« Tu as remarqué que Pierre Boursault a la tête d'un bœuf avec mâchoires de mollusque et front de singe? Auguste Souillard a le faciès d'un chien avec un front de renard et les paupières d'un porc. Catherine Lepieu ressemble à une belette sans venin, Babert Labbé a le corps des sauterelles de marais et un cou de poule, Ernestine Sarlut a tout d'une araignée hystérique et Gertrude Boursault ressemble à un hippocampe passé au chalumeau. Et tous ont l'orgueil des rats bien qu'ils ne poussent que des cris de souris.
– Et nous ?
– Nous ? »
Il tirait sur sa pipe et réfléchissait encore.
« Nous, nous sommes une colonie d'albatros à demi rompus, cachés dans une grotte, craignant la lumière, détestant les cris discordants, menacés et menaçants... Nous ne sommes pas les plus rassurants.
– Et Monsieur le Juge ?
– Une crinière de lion emmanchée sur un piston de Bugatti. Le tout décoré de la Légion d'honneur. »
Nonno restait imperturbablement poli avec les voisins. Quand Pierre Boursault hurlait débragueté devant le portail, Nonno enlevait son gibus et le saluait à très intelligible voix : « Mes hommages, monsieur le menuisier principal. Bien des choses à Mme Gertrude. »
« Ma... la politesse est le suprême mépris », disait-il.
Ainsi, quand ce soir-là, une camionnette remplie de cageots d'huîtres et de cuissardes entra dans le jardin et qu'il en sortit le père Côme accompagné de Martial, Nonno se leva, chapeau à la main.
« Bienvenue au Bouchot. Nous nous réjouissons de vous voir parmi nous. »
Il avait beaucoup de mal à dissimuler la folle moquerie qui ne le quittait plus depuis la guerre. Mal à l'aise, les deux ostréiculteurs balbutièrent « bonsoir » sans oser bouger ni parler.
« Mais, venez, je vous en prie », dit Nonno, en leur tournant le dos, pipe à la main et retombant dans sa rêverie.
***
Le Bouchot est stationnaire.
Nous y sommes lugubres, ternes, sans parole. Térésa nous lit pourtant Diloy le Chemineau. Nous en sommes au début : Félicie est fouettée par le chemineau.
« Il ne l'a pas fouettée, dit Zino. Il l'a violée. »
Nonno et Zia ne participent plus à la lecture du soir.
Nous mangeons des tartines de margarine et de la chicorée.
J'ai commencé le second cahier de la Femme cent têtes.
On entend parfois Térésa pleurer dans son lit.
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