Le Bouchot
Troisième Partie - le Garage
TROISIÈME PARTIE
LE GARAGE
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Ils sont douze dans le jardin, sur le toit, pioches, pelles pics, camions chenillés, pelles mécaniques.
... Le premier mur abattu a détruit le chèvrefeuille. Térésa a poussé un cri sauvage en voyant ses branches démolies qui pendent, minables, disloquées.
« Dio mio », dit-elle devant le spectacle du pressoir de Zino, écrasé en quelques minutes sous les roues chenillées.
Le plus étrange reste la chambre de Nonno. Barricadé à l'intérieur, il refuse de sortir, surtout depuis qu'on lui a dit que cette chambre, la plus ancienne, n'est pas prévue dans la démolition. Au contraire, elle doit devenir le pilier central du Nouveau Bouchot : les pièces, les murs, les couloirs minces, la cuisine moderne aboutiront au noyau central, véritable étai de l'ensemble : la chambre de Nonno.
« Ma, dit-il en entendant les premiers coups de masse lancés contre les murs, quand on a brûlé Jeanne d'Arc, il restait bien le cœur... Mais l'ennui, c'est que je vais devenir sourd comme Beethoven. »
Le dimanche d'avant, Babert Labbé, Catherine Lepieu, Auguste et même Fanfan Souillard sont venus donner un coup de main pour déménager tout notre attirail au garage. Le plus dur a été d'installer le poêle. Nous avons dû le faire car l'entrepreneur prévoit au moins six mois avant que nous puissions emménager.
« A la guerre comme à la guerre », soupire Térésa en plaçant le guéridon des esprits à côté de la fosse à vidange.
Babert a transporté la commode dans sa carriole à moules que soutenait Catherine Lepieu, navrée au plus haut degré sous son foulard à carreaux. Et Antoine Chenillot a bricolé un joint pour relier le poêle à la cuisinière.
Nos trois lits ne sont séparés que par un mince espace et Térésa s'inquiète pour ses instruments de musique.
« Où les mettre ? soupire-t-elle.
– Dans la fosse, a dit Nonno. Cela fera très Scala. »
Mes cahiers d'école s'entassent au bout de la table, à côté d'un fatras de casseroles et de couverts ébréchés. Tout ce qui avait de la valeur est là, éparpillé à côté de l'établi et des clefs à molette. La cloche en cristal et or voisine avec des chiffons à cambouis et le merveilleux fauteuil de Renata met en valeur la collection des jerricans. Pierre Boursault, appuyé sur sa fourche, nous regarde aller et venir en ricanant tandis qu'Auguste vérifie le néon.
Je ne retrouve plus le cahier de la Femme cent têtes. Il est resté coincé sous le seau à charbon, d'où je finis par l'extirper, noir, humide d'encre diluée. Je le fais sécher, blanche de chagrin, sur le radiateur de la Bugatti pendant que Térésa punaise une toile cirée autour du vasistas pour nous protéger du vent.
Dans le déménagement, elle a retrouvé le saxophone de René. Elle le pose religieusement dans la fosse à vidange, après en avoir amoureusement embrassé le bec muet qui sent la corne et l'ambre.
« Amore, dit-elle, amore mio... »
Nonno, de ce jour, a encore décalé ses horaires : il se lève à huit heures du soir et fait cuire sa chicorée quand enfin maçons et machines se taisent. Et, avec une énorme satisfaction, il tire son fauteuil sous le figuier au pied duquel s'entassent désormais sacs de ciment et parpaings. Nonno bourre alors une pipe et fume devant l'unique pièce survivante du Bouchot pilonné.
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