Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 58 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 10

Térésa battait le plâtre. Térésa torchait le ciment. Térésa manœuvrait la truelle, la pioche, la pelle, le balai, les battoirs, les râteaux. Térésa clouait, collait, tirait des cordes, hissait des poulies, faisait tournoyer des pics, des pieux.

Le mandat de Monsieur le Juge était désormais divisé en deux. Une petite moitié pour survivre et tout le reste pour la maison.

Elle parlait à haute voix en jetant le ciment à coups de truelle sur les murs inachevés:

« Mes enfants auront une maison. J'y brûlerai ma vie, j'y userai mes mains, mais ils auront une maison. »

Ses mains : déjà très crevassées par le jardin, elles n'avaient plus de forme, gonflées, striées de brûlures, couvertes de plâtre. Elle les secouait, battoirs monolithiques, et les plongeait à nouveau dans la boue blanche.

En fin d'après-midi, elle les décapait à la pompe du jardin avec du savon noir et je la surprenais, évitant le violoncelle avec un grand geste d'impuissance.

« Une passion en annule une autre, disait-elle. L'archet me martyrise plus que la truelle... »

Elle relevait vers le miroir terni, posé sur la commode, un visage où couraient déjà des rides, et une chevelure encore noire, mouchetée de plâtre. Elle considérait aussi sa robe avachie, ses chaussons-sabots, ses jambes nues où gonflaient quelques varices, son gros tablier de tâcheron de la poche duquel dépassait désormais le manche d'une truelle.

« Et dire que j'étais belle, soupirait-elle en haussant les épaules. Enfin, précisons : j'ai été aimée et puis je ne l'ai plus été. Voilà. »

... Elle ressemblait à un esclave romain courbé sous le fouet des maîtres. Elle avait l'allure d'une bête de somme, sous les sacs portés à même son dos. Elle prenait l'aspect mi-gris, mi-noir, de ces vieux hommes à la campagne qui creusent eux-mêmes les fondations de leur masure. A midi, elle mangeait comme un maçon. A la gamelle, assise sur un tas de parpaings, elle devenait parfaitement taciturne. Elle était devenue ce que les Français attendaient d'elle: un Rital.

... Mais parfois elle levait, vers le clocher immuable et dur sous le ciel, un fantastique regard noir, frangé en aile de merle. Et réapparaissait, le temps d'un éclair, le visage de porcelaine.

Elle se fit électricien. Elle se fit plombier. Elle se fit vidangeur. Elle se fit carreleur. Elle se fit forgeron.

Tout le jour, elle clouait, entassait, ciselait, parachevait la maison qui naissait de ses mains.

« O mâme René, disait Catherine Lepieu, de plus en plus navrée, vous allez y laisser votre santé... une dame comme vous...

 

– Et encore ma brave amie, ma journée n'est pas finie! répondait Térésa, à quatre pattes sur le plâtre mouillé. Tout à l'heure, j'ai mes élèves. »

Pour avoir parfois un coup de main de Gustave ou de Fanfan ou du carreleur, elle donnait des cours gratis à leurs enfants. C'était encore sa manière de payer la maison. Aussi, vers six heures, le garage était rempli d'accordéons, de trompettes et de grosses caisses, car une partie de ses élèves répétaient pour la fanfare municipale. En échange, tous ces gars lui fixaient les échelles, grimpaient sur le toit si elle avait trop le vertige, l'aidaient à poser des tuyaux trop compliqués, ou à gratter les plafonds.

Pierre Boursault profitait du moment des cours de musique pour scier ses planches. Il y eut donc, à cette époque, un charivari inouï au Bouchot. Chaque soir, jusqu'au 14 juillet.

Les dix-neufs élèves répétaient Etoile des neiges, outre les airs municipaux et Pierre Boursault sciait avec furie au moment du refrain. Babert chantait avec eux et, montée sur une lessiveuse renversée, Térésa dirigeait de ses mains brûlées ce qu'elle appelait « l'orchestre du Bon Dieu ».

Un soir, tous les vélos des gars étaient appuyés contre le mur du garage et Babert avait dû garer sa carriole à moules entre la porte et la cabane à Boursault, qui ne tarda pas à venir frapper ce soir-là en beuglant, au vasistas :

« Babert, fous-moi ailleurs ta carriole, t'es sur mon droit de brouette... »

Babert, qui chantait sur un ton très aigu : « Mon cœur amoureux s'est pris z'au piège de tes grands yeux », n'entendait pas et Pierre Bousault qui renversait déjà tous les vélos du mur, fut stupéfait de se sentir saisi au collet par un grand gars qui sortait de l'ombre:

« Remets tout en place, Boursault ou je te claque. »

C'était Colin et son violon, une caisse d'huîtres sur son porte-bagages, destinée à Térésa.

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