Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 17 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 13

Noël fut toujours réussi au Bouchot car Térésa se privait encore davantage pour que nous ayons les plus beaux jouets du pays. Plus elle était pauvre, plus elle nous gâtait à Noël.

Elle trottinait sur ses semelles trouées jusqu'à l'unique magasin de jouets, donnait plein de leçons gratis et ramenait à ce prix la plus belle poupée de la vitrine habillée d'organdi rose et des meccanos en acier bleu pour Zino.

Le jour de Noël, Nonno et Zia préparaient le concert tandis que Térésa accordait son violoncelle.

Depuis le matin, on entendait le son des cordes et de la flûte et du piano et j'aimais l'odeur d'ambre du savon transparent sur lequel les archets étaient frottés.

Le sapin, volé par Zino et moi dans les bois de La Cataudière, était planté dans un chaudron au milieu du caravansérail et Térésa l'habillait de coton hydrophile.

Guirlandes, boules, étoiles, strass, ce sapin avait la taille d'un arbre et était extraordinaire de rutilance.

Ce soir-là, nous mangions l'oie déposée furtivement par Catherine Lepieu sur le rebord de la fenêtre. Il arrivait parfois que Térésa découvrit le panier recouvert de neige.

« Oie en gelée », disait Nonno, tandis que Térésa l'essuyait et préparait le chaudron.

Une autre caisse arrivait dans la matinée : les huîtres d'Auguste Souillard et un peu plus tard les moules de Babert.

La bûche au chocolat était, avec nos jouets, l'unique achat annuel de Térésa. La plus belle bûche, sur papier dentelle, ornée de nains en plastique rouge.

Nous ne tenions plus en place et j'avais besoin de traverser les marais avec Athos pour calmer l'extrême agitation de la nuit trop longue à venir.

Je traversais le quartier de Larceau glacé et portes closes, pour rejoindre le passage à niveau et les premiers canaux gelés. Le vent rougissait mon nez, gerçait mes lèvres mais j'emmenais bien au chaud, sous mon capuchon râpeux, mes yeux éblouis et une chanson aux lèvres.

Du bonheur, j'avais la soudaine et incompréhensible fulgurance.

 

« On n'échappe à rien, disait Térésa, pas même au bonheur... »

Debout derrière le portail, les poings dans les poches du tablier de tâcheron, Térésa me regardait partir à travers champs.

« Mon trésor, disait-elle, ma petite reine en or. Tu seras mieux qu'une reine, tu verras... »

L'oie cuisait lentement et Babert aidait Térésa à ouvrir les huîtres tandis que le fourneau leur chauffait le dos.

Dans l'après-midi, Térésa remplissait de braises le gros fer à repasser qu'elle glissait sur nos habits de fête.

 

Elle m'avait confectionné une robe en organdi blanc et broderies anglaises. Sous la robe, elle superposait des jupons et elle empesait des rubans pour mes cheveux.

Elle avait coupé et cousu pour Zino « la tenue du Petit Prince », en velours noir et satin blanc. Et pour elle-même, dans une ancienne robe de Monsieur le Juge, un vêtement qu'elle surnommait « la tenue de concert ». Un galon bleu pris sur la ceinture du magistrat en ornait les manches et la taille.

« Ma... la magistrature va au bal », disait Nonno.

Zia, ces soirs-là, mettait le superbe mantelet en guipure et répétait toute la soirée : « Je veux être enterrée avec. » Nonno avait ses escarpins de concert.

Des cris nous parvenaient par le trou du mur mitoyen bouché de paille. Pierre Boursault battait Gertrude et l'obligeait à tenir les grosses poutres à scier dans la cabane sans feu.

« Le mauvais homme », disait Babert, béret basque enfoncé jusqu'aux sourcils.

« Ça t'apprendra à c' que j' sois né le jour de Noël », hurlait Boursault en lançant à toute volée la scie sur la poutre qui tremblait entre les mains crevassées de Gertrude.

 

Excepté nous, personne au Bouchot ne réveillonne. Auguste Souillard rote dans son vin en monologuant qu'on le tuera plutôt que de le faire bouger d'ici. Catherine Lepieu nettoie les clapiers jusqu'à la nuit. Ce n'est que le lendemain qu'ils reçoivent « de la famille ». Et Catherine Lepieu, cette année encore, refuse, navrée, l'invitation de Térésa.

« Oh mâme René, pensez... mon mari me crierait après. » Il n'y a que Babert, en costume du dimanche, qui soit des nôtres et tente de convaincre Térésa d'aller à la messe de minuit.

« C'est ici, la messe, dit Térésa, mégot à la bouche. On t'y jouera tous les Ave Maria. La grand-messe des morts, si tu le veux. Toutes les messes du monde, Babert... Mon église, mon bordel et mon tombeau c'est ici.

– Oh, mâme René, dit-il choqué, en jetant les coquilles d'huîtres dans un seau. Le Bon Dieu a besoin de son église. Et puis tout le pays y sera.

– Je ne sais pas comment le Bon Dieu fait pour tenir le coup au milieu de toutes ces gueules », dit-elle en amidonnant mes jupons.

 

Faïences, très beaux cristaux, argenterie massive, assiettes fêlées, le couvert est mis sur une très vieille et précieuse nappe brodée à la main. Un chandelier du château de Renata occupe le milieu de la table. Zia, les cheveux noués dans un catogan en velours noir, ressemble de plus en plus à une fiancée statufiée aux côtés de Nonno en smoking élimé.

En bout de table, il y a le plus beau couvert, avec un cercle gravé en forme de serpent autour d'une serviette blanche aux initiales de Monsieur le Juge.

« On ne sait jamais, dit Térésa, s'il lui prenait fantaisie de se souvenir de nous... »

... Quand nous étions au Breuil, les nuits de Noël, Monsieur le Juge se déguisait en père Noël et frappait à la porte :

« Il faut lui donner du rhum, disais-je, il a froid. »

Mais une fois en me penchant vers lui, respectueusement, ivre d'amour, j'avais aperçu la bague en forme de serpent.

« Ça fait rien, avais-je dit tout bas à mon père. Je t'adore plus que lui. »

... Lentement le givre dessine une aurore boréale tandis qu'ils attaquent la Jeune Fille et la Mort. La joue penchée sur la tête du violoncelle, Térésa arrache la longue plainte des cordes sous ses doigts vibrants.

Le son de la flûte de Nonno monte lentement en spirales vers le ciel, et, catogan dans le dos, Zia, cette nuit-là ne rate pas la mesure.

La voix de castrat de Babert module Minuit, chrétien et, assis en bout de table, nous finissons les plats.

Au pied de l'arbre, nos paquets ficelés d'argent nous donnent envie de rire et Zino, exceptionnellement, ce soir sourit pour de bon.

Parfois Athos, quand le violoncelle devient trop déchirant, hurle à la mort, le cou orné d'un gros ruban en taffetas rouge.

A minuit, Babert a attaché le bas de son pantalon avec des pinces à linge pour enfourcher son vélo et partir à l'église, nous avons éventré les paquets, ivres de joie et sommes allés dormir, nos jouets dans les bras, tandis que seule, devant le couvert intact de Monsieur le Juge, Térésa joue du violoncelle avec la force d'un sanglot jamais tari et le visage d'un clown supplicié.

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