Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 24 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 20

Térésa attaqua la première mesure de Jalousie au moment du gigot. Lulu Jabonot, ivre de pineau, tapait à côté de la mesure et éclatait de rire à chaque coup de cymbales.

Chaque plat était interrompu par des monologues de Goulebeseze racontés par de vieux Charentais et des histoires obscènes commençaient à circuler d'un bout de la table à l'autre.

Un couvert avait été dressé tout au bout pour Térésa, entre Lulu Jabonot et un grand-père radoteur.

Et c'est parce que le gigot se faisait attendre qu'on lui avait demandé un petit coup d'accordéon.

Elle avait fermé les yeux au moment où ses doigts se posaient sur le clavier et l'image lumineuse, déjà lointaine de René, l'avait envahie. Ils s'étaient connus en jouant dans le même café-concert, à La Rochelle. Et dès la première mesure de Jalousie, le déchirant accord les avait mystérieusement réunis. Ils ne s'étaient pas parlé ce jour-là, ni les autres jours. Ils n'osaient pas. Mais, chaque soir, l'introduction de Jalousie les hélait encore davantage.

... Elle joua Jalousie d'une manière tellement pathétique que la noce s'agitait, vaguement mécontente.

« La Fête du tabac, beugla quelqu'un. On n'est pas à un enterrement !

– Le Quadrille des lanciers! » hurla la moitié de la table.

Le gigot arrivait avec des marmites de flageolets et l'attention se détourna de l'estrade. Les bordeaux rouges succédaient aux bordeaux blancs. La mariée partageait avec ses voisins le tulle de son voile. Cependant Térésa leur obéit et, de la Fête du tabac aux Lanciers en passant par le Petit Savoyard et Au plaisir des bois, elle parvint à satisfaire la noce, qui reprenait en choeur tous les refrains.

Puis il y eut encore des farandoles, des polkas, des bourrées, jusqu'au partage du gâteau en plâtre blanc.

C'est alors que quelqu'un coiffa Térésa d'un chapeau de clown, grotesque, d'où pendaient des guirlandes de confettis.

« Un vœu ! Un vœu ! Il faut faire un vœu ! » hurla la noce.

Certains ostréiculteurs, dont Monsieur le Juge avait débrouillé des procès compliqués, la bombardaient de dragées en ricanant.

Alors elle plaqua un accord coléreux et attaqua les Préludes de Liszt.

« Que mes enfants ne connaissent jamais l'humiliation, dit-elle à haute voix. Tel est mon vœu. Moi, cela n'a plus d'importance. »

Peu à peu, la noce se tut, car elle jouait magnifiquement Liszt à l'accordéon et, du fond de la salle, se fit entendre un archange, un accompagnement d'archange, un ami dans l'ombre : Colin et son violon.

Il jouait tout d'instinct. Mieux qu'un Tzigane. Du coup, la foule grognait « ta gueule » à Lulu Jabonot, qui s'obstinait à taper sur la grosse caisse. Et Térésa et Colin s'envolèrent dans la musique. Assommée d'alcool et de ripailles, une partie de la noce tira même son mouchoir quand ils jouèrent Roses de Picardie.

Pas un instant elle ne quitta le ridicule chapeau et les guirlandes de confettis qui dégringolaient sur ses escarpins troués et pourtant, quand son regard croisait celui de Colin, elle était inondée de joie car il avait l'air de souffrir vraiment pour elle.

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