Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 54 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 6

Six mois passèrent. Les travaux n'en finissaient pas. La Bugatti était toujours régulièrement révisée par Antoine Chenillot. Ce jour-là, la porte du garage était ouverte à deux battants et Antoine faisait les marches arrière, les marches avant et pestait après le pot d'échappement troué.

Térésa graissait ses archets tout en surveillant une friture de moules et Zino, qui avait maintenant quinze ans, regardait attentivement Antoine.

C'étaient les rares moments de sa vie où la haine disparaissait de sa prunelle. Il posait alors cahier et crayons et s'asseyait aux côtés d'Antoine Chenillot.

Les vrombissements du moteur le ravissaient et quand Antoine franchissait enfin la porte et le chemin jusqu'à la nationale, Zino renversait sur le dossier du siège un visage libéré.

 

Libérée, Térésa l'était aussi quand disparaissait la grosse berline au coin du chemin. Cette voiture l'incommodait, au même titre qu'elle-même avait dû incommoder Monsieur le Juge.

« Je sais, je sais, murmurait-elle, on ne peut rien contre ses sentiments... Rien de plus absurde que le sentiment. La preuve, il mène à tout comme la laisse d'un chien vaincu qui finit par tomber aussi dans le grand vide... »

Elle songeait à Aimé Cagouillot, victime lui aussi du « sentiment », et enviait, d'une certaine manière, Frizamour, tout en le méprisant.

« C'est étrange. L'absence de sentiment aussi est un piège, un marais où s'enlisent les désirs des autres... il n'y a pas de solution. »

A propos d'Aimé, Térésa avait hérité, malgré elle, de son fusil chargé. Achevant son récit, Babert, en tremblant, avait sorti, de dessous sa cape caoutchoutée, le fusil d'Aimé.

« J' l'ai ramassé, mâme René, j' l'ai ramassé là-bas... »

Térésa l'avait rangé sur une étagère très haut, au-dessous du vasistas.

« Dès que les éboueurs passeront, je le jetterai... Ça ne sert à rien, Babert, ces engins-là... »

Dans l'arrière-boutique du tripier, il y avait eu. peu de jours après, des éclats de voix, des claques échangées et les voisins riaient.

« Le torchon brûle. Faudrait aller chercher l' docteur... »

La tripière servait désormais les clients avec un œil bleu et des ecchymoses sur les bras. Les sœurs Tarpin en allant chercher du mou pour leurs chats gémissaient :

« Mais que se passe-t-il ? »

Et l'archiprêtre Pingoin tonnait contre « la concupiscence, résultat de la montée bolchevique dans l'esprit des femmes ».

« Ma, disait Nonno, en ouvrant ses volets à la nuit, la guerre existe toujours quand on fait un drame à cause de l'amour. »

 

Et le temps courait, courait, emmenant des saisons et des sacs de ciment nouveaux, des parpaings entassés, des tuiles et un grouillement de fourmilière dans le jardin abîmé qui arrachait toujours un sanglot à Térésa.

Pierre Boursault fréquentait de plus en plus les latrines mitoyennes car la reconstruction avait prévu d'en abattre la moitié.

« Vous me crèverez plutôt sur le trône que d'abattre mes water-closets.

– Vous devriez aplatir le tout, disait Térésa. Boursault n'est qu'une merde parmi la merde. Ni vu ni connu, et encore, il risquerait de boucher la pompe à vidange. »

... Déjà des murs tout blancs s'élevaient, des fenêtres se dessinaient, des cloisons étaient projetées d'une pièce à l'autre, des portes se ciselaient et chaque soir, Térésa considérait la maison neuve qui prenait forme, glaciale, ouverte de tous côtés, sentant le ciment frais.

La désolation de Térésa allait sans cesse au jardin et à l'amandier mutilé, qu'elle avait pansé avec des morceaux de chiffon et du goudron chaud.

« Quelquefois on a vu repartir des arbres blessés... Les plantes ressemblent à des humains sensibles. Si on ne s'occupe plus d'elles, elles meurent. »

« Ce qu'on a d'un bord, on le perd de l'autre », disait Gustave Merlut avant de grimper dans son camion et de klaxonner devant la maison d'Ernestine.

« Enfin, mâme René, consolez-vous. Vous allez avoir une belle maison, disait Catherine Lepieu en hochant la tête, l'air ravie. Une belle maison, vous vous rendez compte...

– Oui. Disons que Monsieur le Juge prépare sa retraite, répliquait Térésa.

– Ou plutôt celle des Bugatti, commentait Nonno en sortant son fauteuil. La retraite... ma... la retraite... ma... »

Il n'achevait pas sa pensée et quelquefois suivait les deux femmes qui inspectaient les travaux.

« Le salon, disait Térésa en entrant, lampe tempête au poing, dans une grande pièce glacée, ouverte sur la rue.

– Une chambre, disait Nonno, en franchissant un tas de gravats vers une autre pièce rectangulaire.

– Le bureau, disait Catherine Lepieu en les précédant de son côté... Ce sera une très belle maison, mâme René... Voyez, la cuisine est prévue pour du moderne.

– Mes enfants, soupirait Térésa en s'asseyant sur un tas de briques, mes enfants auront un jour une maison... Plus tard elle sera à eux...

– Ça m'étonnerait qu'ils restent ici, dit une fois Nonno, sibyllin. Moi mort, bientôt, ils partiront...

– Alors qui, qui conservera le Bouchot jusqu'à la fin?

– Toi. Tu es une fleur fichée sur une tombe.

– Pourquoi dis-tu cela? demanda Térésa douloureuse.

– Mais parce que tu n'as même plus le désir de partir d'ici. »

 

Les mots de Nonno l'avaient secouée, révoltée, même. Nous la retrouvâmes ce soir-là très énervée, fumant mégot sur mégot, semblant ne pas nous voir.

Elle tournait autour de la Bugatti avec agitation, elle soupirait, suivait une idée compliquée qui la divisait, l'essoufflait, la soulevait pire que la houle.

« Zino, dit-elle soudain. Sais-tu la conduire? »

Elle désignait la voiture formidable qui brillait sous le néon.

Zino acquiesça. Alors Térésa enleva le tablier de tâcheron, saisit sa blague à tabac, secoua tous les bijoux de Renata et annonça, triomphante, en montant dans la Bugatti :

« Venez les enfants, on va faire un tour. »

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