Le Bouchot
Chapitre 8
Après avoir frappé à la porte de Térésa, Monsieur le Juge ne donna plus signe de vie pendant plusieurs jours. L'hiver était si rude que Térésa attrapait des engelures en donnant ses cours de musique. Glacés, crevassés, ses doigts avaient du mal à tenir l'archet ou se courber sur les boutons de l'accordéon. Pourtant son cœur n'était que lumière. Lampe d'Aladin soufflant toujours le même génie dès qu'elle y pensait – jeune homme, jeune homme y es-tu... – génie d'amour, long jeune homme à lavallière et bague en forme de serpent à l'œil de diamant.
Non seulement le juge d'instruction ne donnait pas signe de vie mais elle ne le croisait même plus place Chasseloup-Laubat. Et Térésa passait ses nuits à guetter la rue noire, derrière les volets mal joints, les pieds bleuis sur ses semelles de bois.
Sa taille atteignait une minceur extrême. Son tailleur noir, usé, aux poches ornées de paillettes, flottait sur elle et il lui fallait trouer ses ceintures de plusieurs crans. Elle coupait elle-même ses cheveux à la Cléopâtre devant la glace à moulures. Ils tombaient, noirs et tièdes. Et elle restait ainsi, immobile, longtemps, sans songer à les ramasser, la buée de sa bouche ternissant peu à peu le miroir.
Le matin, le gant de toilette crissait de gel et pourtant, elle baignait son visage brûlant dans la cuvette en faïence fleurie.
Fin février, elle n'y tint plus et partit, aimantée, vers le tribunal, bâti au fond d'une cour, derrière la poste.
Ses semelles claquaient sur les marches du vestibule. Elle dépassa la salle d'audiences aux bancs en bois et tourna sur la droite dans un large couloir au plafond bas.
Elle s'arrêta devant une porte capitonnée sur laquelle était écrit « Cabinet de Monsieur le Juge » et aussi « Défense d'entrer sans frapper ».
Elle frappa et se trouva, déconcertée, devant une seconde porte au travers de laquelle lui parvint le bruit d'une machine à écrire.
La porte capitonnée se referma mollement et Térésa, paniquée, se trouva prisonnière entre les deux portes. Elle songea une seconde que l'amour ressemblait à un cabinet noir, capitonné d'un côté, vertigineux, pire qu'une trappe, de l'autre.
« Je suis perdue, murmura-t-elle. J'ai la peur des prévenus, des criminels, des voleurs... la peur... »
« Entrez, dit la voix de Monsieur le Juge par-dessus le bruit de la machine à écrire.
– Oui, dit-elle, oui. »
En fait, elle tentait de rouvrir la porte capitonnée, rejoindre le couloir, le vestibule, la rue Dubois-Meynardie.
« Si je me sors de là, je me boucle à clef chez moi », murmura-t-elle.
« Entrez, bon Dieu ! » cria la voix, impatientée.
Térésa se retrouva sans force, contre le capiton de la première porte et à ce moment, l'autre porte s'ouvrit très grand, maintenue par le greffier, blafard et chauve, qui serrait contre lui une boule d'eau chaude.
La première chose qu'elle vit, ce fut la main chargée de la chevalière en forme de serpent et le portrait du maréchal Pétain au-dessus d'une Marianne en marbre.
La main à la chevalière se promena sur les yeux, le front, passa dans les cheveux séparés par une raie et s'appuya telle une béquille sur un dossier ouvert.
« C'est vous ? » dit la voix de Monsieur le Juge, soudain incertaine.
Mais Térésa sortait de son sac à fermoir d'écaille une partition de musique sur laquelle elle avait écrit en mauvais français :
« Je vous aime. Je préfère la mort au silence. »
Elle avait écrit « Mort » avec deux « r » et silence avec un « z ». La partition était Roses de Picardie.
« C'est bien, dit Monsieur le Juge en reprenant sa voix impersonnelle. Je donnerai suite à cette affaire. »
Les nuits en torsades baroques. Le petit logis de la rue Dubois-Meynardie devenu temple d'amour. Rondeurs, monts, sillons, promenade autour de toutes les fontaines, sauvagerie des muscs, terreur et bonheur des corps. Moulures des bras et des fronts peu à peu joints, insécables, indivisibles. Retrouvailles et épousailles des chairs. Cris mêlés sur les arcs tendus du plaisir. Prénoms balbutiés emmêlés et confondus dans un seul soupir :
« Toi toi toi. »
Un mâle et une femelle dont plus personne ne sait rien. Sculpture antique des corps en érection. Le mâle à l'envers la femelle à l'endroit. La statue du Diable en érection jouissant de tous les triomphes. Le mâle debout la femelle sur le dos. Le repos haletant des guerriers d'amour qui se reprennent encore plus sauvagement. La sueur. Les sucs. Les bouches. Les doigts. Les poings. Les dos. Les fesses. Les genoux. Les coudes. Le chant inlassable, toi, toi, toi.
Le murmure. Le sanglot. Les chevelures aux odeurs identiques. Les visages semblables à ceux des suppliciés. La statue en argile rouge, androgyne totale, à la fois poule aux œufs d'or, coq enculeur, sacrifice d'amour jusqu'à plus soif. La buée peu à peu gelée au carreau, le ciel presque violet, la robe de Térésa enfin jetée à toute volée sur le violoncelle fiché en compagnon du guet au pied du lit dévasté.
Après les noces consommées, revint la parole :
« Plus de cinq ans, a dit Monsieur le Juge. Plus de cinq ans seule ? »
Il parlait de la solitude, des angoisses du silence et Térésa lui dit que, la nuit, elle était devenue le fantôme même de l'amour. Le corps de moins en moins nourri, la peau de plus en plus diaphane. Et que, inexpugnable, le chagrin l'habitait ; et si elle avait renoncé à se jeter dans la vase des marais, c'était parce que, enfin, les larmes avaient pris le relais.
... Soudaines, incontrôlables, elles semblaient remonter tous les fleuves du monde le plus ancien. La zone toujours fraîche où la douleur reste la plante vivace de n'importe quelle âme. La mandragore monstrueuse des amours pendues, décapitées, fauchées. Pleurer, en soi, était une occupation de tous les instants où le fil de la vie se déroulait, lente quenouille qui peu à peu la détruisait.
« Mais non, la rassurait Monsieur le Juge. Bien au contraire tu t'es construite. Larme après larme, heure après heure, tu es une femme forte, Térésa. Une femme très forte. Je t'aime. »
Alors elle dit que semblable aux êtres forts, elle en avait les défauts : aller jusqu'au bout de ses actes, de ses désirs, accepter l'incroyable ascétisme du deuil, consentir au désert, à l'Abandon. Souvent, émergeant de ces crises où les larmes la secouaient de l'intérieur, épais marécage semblable à ceux de ce pays, elle en ressortait endurcie telles les pierres de Venise sans cesse attaquées, menacées, comme raffermies par les chocs naturels.
« Térésa, disait-il... raconte-moi ton visage quand tu pleures. Jamais, jamais je ne te ferai pleurer, je le jure. Raconte-moi le goût de ta peau, la forme de tes épaules. Les sanglots te voient-ils immobile ou bien convulsée, dis-moi ?... Jamais jamais je ne te ferai pleurer. »
Les larmes étaient parfois ce cri de gorge, ce feulement, cette tête que l'on tenait à deux mains pour ne pas la jeter aux murs, ces plaques rouges qui insensiblement gagnent du terrain sous le sillon tiède des paupières...
« ... là où tu poses ta bouche, tes doigts, celui de la chevalière en forme de serpent... Avec toi, je ne pleurerai plus. Jamais. »
Les larmes renouent avec une espèce de tradition de la guerre éternelle, nul n'y échappe, vivre est parfois si bon que le corps ne peut pas tout endurer. Même le bonheur. Les larmes sont la rivière qui peut faire accepter le dernier voyage. Et puis les larmes sont une violence physique. Le corps furieux, qui erre, à travers les routes des marais, la statue en argile rouge, l'envie de l'enterrer, le corps qui se choque aux arbres, glisse au pied des chèvrefeuilles, se relève encore...
« ... quoi, l'herbe est déjà froide, quoi cela fait bientôt cinq heures que je marche ainsi seule, d'un marais à l'autre, quoi... Ah, oui, j'ai compris ce sont les larmes, les larmes, les larmes...
– Tu ne mangeais plus, Térésa ? »
Alors elle se mit à rire. Elle lui raconta les racines trempées dans l'huile de ricin. Ou le chou à demi pourri que parfois une mère d'élève lui donnait contre une leçon. Mais tout n'était que sel. Sel de mer. Sel de larmes.
« Tout l'air de ce pays a le goût des larmes. Un océan plein les poumons, et pourtant les larmes m'ont aidée à franchir le brûlant espace vers toi...
– Tu ne faisais plus l'amour, Térésa ? »
Elle rit encore.
« Regarde-les, mais regarde-les donc... Avec qui veux-tu que je fasse l'amour dans ce pays ? Pour faire l'amour il faut être de la même race. Je veux dire de la même espèce physique et mentale. C'est difficile à expliquer. Même si je l'avais voulu, ils ne l'auraient pas fait, l'amour. Pour faire l'amour il faut déjà ne pas avoir peur de l'autre. Je fais peur, je repousse, j'ai l'air d'une momie, d'une morte, d'une exhumée... Non, je ne faisais pas l'amour.
– Plus de cinq ans, Térésa, plus de cinq ans ? »
Le corps est une vacuité. Rien. Plus rien. Un errant. Un ectoplasme de douleur. Que vient faire la chair dans les demi-ténèbres ?
« Qu'était devenu le désir? la pulsion de vie ?
– Quand on a déclaré la guerre je n'ai plus eu envie de me suicider. La pulsion de vivre était devenue la survie pour se nourrir de quelques glands et de choux pourris et de rutabagas à l'huile de ricin. L'abbé Faria au fond du château d'If. L'espoir à cause de l'absurde. La guerre. Et parfois l'immense envie du bonheur parce que les mains sur le violoncelle en tirent le son de velours, le chant d'amour.
– Tu es une femme belle. Tu es une femme belle mieux que du bel or. Tu es une femme aux membres chauds. Aux cuisses de neige. Aux cheveux de nuit. Je t'aime. »
Le lit est leur seule demeure. Monsieur le Juge n'aime pas la statue du Diable branleur.
« Je suis jaloux, dit-il. Jaloux de cet homme capable d'avoir aimé à ce point.
– Et toi, dit-elle, parle-moi de toi. »
Alors il rit et il dit que les femmes l'ont aimé. Beaucoup de femmes. Depuis toujours. Qu'il ne déteste pas les voir souffrir. Un peu. Beaucoup. A cause de lui. Qu'il aime les retrouver après une nuit de travail. Que les femmes le rajeunissent, l'émerveillent. Que Louisa a été longtemps sa préférée. Jamais il n'avait vu une blondeur pareille... Mais quand il a quitté La Roche-sur-Yon, il a du même coup rompu avec elle.
« Pourtant jamais je n'ai été amoureux à ce point. Et c'est drôle. Il n'en reste rien.
– Tu me quitteras, dit-elle ; moi aussi. Tu seras nommé ailleurs. Tu ne te retourneras plus sur Marennes. Sur Térésa. Tu as raison. C'est toi qui as raison. »
Il dit alors que l'absurde l'enchante. La rupture l'exalte. Le monde femelle entier le séduit. L'intellect le réjouit.
« Au fond, dit-il, je suis un peu puritain. Assez sauvage. Peut-être un chaste. Je n'en sais rien. Mais toujours, il y a eu, les femmes...
– Et maintenant, dit-elle, que se passe-t-il ?
– Il se passe toi. Tout est changé. Je reste. Je te garde. »
Il la tourne, la retourne, l'explore, Christophe Colomb avançant sur la terre rebelle, rougeoyante...
« Et tant pis, a-t-il dit, tant pis si je t'ai prise d'abord pour une île... Tant pis pour moi. »
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