Le Bouchot
Chapitre 2
Le second soir de l'installation au garage, Nonno, en habit de concert, vint nous voir à petits pas.
Nous achevions de dîner et Térésa jetait dans un seau les coquilles de moules. Nonno considéra en branlant du chef le néon allumé :
« Les temps modernes », murmura-t-il.
Il serrait contre lui un vieux sac de soirée en velours frappé dont le fermoir d'écaille était cassé. Il le tenait contre son cœur, exactement, et il s'assit dans le fauteuil de Renata.
« Térésa, dit-il. Ascoltami. Ecoute-moi. »
Il avait l'air grave. Térésa s'assit sur un bidon d'essence et sortit sa blague à tabac.
A l'arrière de la Bugatti, Zino dessinait la fosse à vidange remplie de squelettes. Et moi, au nom de la Femme cent têtes, je consignai ceci sur l'écritoire de Zia :
« Certaines soirées sont à se jeter contre les murs. Et son palais, devenu bouge et auge, la changeait chaque fois en statue de sel. Elle pouvait pleurer sans fin, car de ses larmes progressivement séchées, les populations recueillaient le sel de leur quotidien au prix du gel de sa vie.
« – Maison, disait la Femme cent têtes, château, palais, chambre de pourpre, pourquoi me fuyez-vous ? Il ne vous suffit donc pas que l'homme se transforme sans cesse en feuille morte sous mes pas? Il faut encore que les génies de la rupture, du silence, de l'oubli me contraignent à l'enchaînement au fond d'un garage ? Car la pire des punitions, pire que la prison de Monte-Cristo, pire que la cage de Louis XI, c'est de devoir dormir dans un garage devant une Bugatti, sous un néon blafard qu'on en arrive à oublier d'éteindre tellement le flux de l'âme est noir... »
« Térésa, a dit Nonno. Ascoltami. Ecoute-moi. »
Nonno est assis exactement sous le néon. Ses mains caressent le sac en velours frappé dont il ouvre le fermoir et du sac surgissent des billets bleuâtres.
« Tiens, dit-il. Regarde. »
Il a renversé le sac et une colline en papier monnaie se dresse parmi les assiettes sales.
« Centomila lire. Cent mille francs. »
... Et ce sont ses mains plus que sa voix qui expliquent : centime après centime, franc après franc, depuis bientôt douze ans, Nonno a économisé sur la faible somme que lui donne Térésa grâce au petit mandat.
Alors Térésa est prise d'un frémissement soudain, total, qui secoue la cendre du gros mégot sur son tablier de tâcheron.
« Mais vous avez dû manquer de tout...
– Pas plus que toi, dit Nonno détaché. Quand le mandat n'arrivait plus, j'ai bien failli sortir les économies, mais j'ai préféré attendre encore un peu. Et pour ce qui est de la nourriture... Nous étions comme des abeilles... Un peu de lait, du pain, quelques pâtes... Non, ne t'inquiète pas, Térésa... Nous avons été gâtés plus que toi. »
Nonno a passé ses mains sur le tas des billets :
« J'ai pensé à deux choses. C'est toi qui choisiras. Ou bien tu t'achètes un piano ou plutôt quelque chose qui ne serve à rien et te fasse immensément plaisir. Un bijou. Des plumes en strass sur un diadème. Un vase plein d'angelots en or véritable. Enfin, je ne sais pas moi, l'indispensable inutile... Ou bien...
– Ou bien? souffle Térésa.
– Ma... comment dire... si on pouvait la mettre dans une vraie tombe. Je veux dire l'enlever du sillon de terre et de boue pour la coucher dans un caveau avec une plaque rose dessus... et son nom gravé... bientôt le mien à côté... Ma... si elle pouvait dormir dans quelque chose de propre et non ce trou, comme celui de la pauvre Mme Bugier. Je sais, la mort rejoint la guenille, mais... »
Il tire de sa poche un gros mouchoir à carreaux, se mouche en se tournant de trois quarts :
« Quelque chose de propre... Non plus la fange pour la dernière maison... vedi... Tu vois... Ma, Térésa, si tu décides de t'acheter des dentelles chez Marie-Rose, ce sera très bien aussi. »
Cahin-caha, clopin-clopant, Nonno s'est levé, laissant le sac renversé sur la table, rattrapé par le cri de Térésa :
« Papa Loto ! »
C'est ainsi qu'elle l'avait surnommé, enfant, car il avait gagné au loto son premier violoncelle.
... Et nous ne comprîmes pas très bien pourquoi ce soir-là, Térésa sanglota jusqu'à la nuit, le front sur ses bras croisés au milieu des billets épars.
« C'est drôle que l'argent fasse aussi pleurer », disait Zino du fond de la Bugatti.
***
« Mon jardin ! a dit Térésa, le lendemain. Mon Dieu, mon pauvre jardin. »
Babert la suit, sa pomme d'Adam faisant le monte-charge dans sa trachée. La veille, Catherine Lepieu est venue l'aider à sauver les plants de tomates et elles ont brouetté le maximum. Mais les arbres, les fleurs ont pris la teinte des parpaings et du plâtre.
« Tout va mourir, gémit Térésa. Les plantes supportent moins que nous la folie. »
Très rouge, surmenée, elle pleure sans même le dissimuler. Catherine Lepieu, compatissante, murmure :
« Voyons, mâme René, tout repoussera. Ce n'est qu'une affaire de mois.
– Non, dit-elle. On a toujours massacré ce que j'aimais. Même le jardin, on me l'a pris. »
Les maçons s'affairent, voient à peine Térésa, des camions vont et viennent, frôlent les rosiers, brisent les branches de l'amandier. Térésa frémit et porte les mains à son ventre. On dirait qu'on l'écorche vivante.
Térésa prend cependant Fanfan Souillard à part pour l'histoire du caveau de Zia.
« Faudra voir à la mairie pour bouger la tante », dit-il très fort, penché sur le mouvement rotatif d'une machine à ciment.
Et Térésa va, vient, fonce à la mairie, obtient le permis d'exhumer et celui d'inhumer encore.
« Ma, dit Nonno en hochant la tête, les meilleurs sentiments passent toujours par les administrations...
– Comment fais-tu pour dormir dans un tel vacarme? demande Térésa.
– Ma... C'est que je suis devenu sourd. Je devine au mouvement de tes lèvres ce que tu dis. Ne t'inquiète pas : je n'entends plus. »
Et il tend un papier à Térésa. Il a écrit une phrase qu'il souhaite faire graver dès maintenant accolée à son nom, sur le côté de la tombe où il sera enterré près de Zia.
PASSANT,
TU ES CE QUE JE FUS
TU SERAS CE QUE JE SUIS
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