Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 35 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 31

Cette journée a commencé par un grand trou creusé sous le figuier, près de l'endroit où j'avais vu Térésa enterrer le Diable branleur. Térésa souffle, lève la pioche avec une expression de douleur alors que le jardinage lui rend d'habitude son visage de porcelaine.

Le printemps a éclaté avec une soudaineté tropicale, au point que j'ai enlevé mes chaussettes et enfilé mes sandales d'été. Dès les premiers coups de pioche, Zia a été obligée de tirer plus loin son fauteuil et sa broderie. Malgré la chaleur, elle grelotte. Térésa m'a dit en désignant le trou :

« C'est pour planter un buisson de lavande. Babert va me donner un buisson de lavande. »

... J'ai rôdé autour du trou. Je veux échapper à Zia qui me poursuit à travers le jardin, me traque de ses bras tremblants jusqu'au puits, désigne la terre ouverte :

« Non, dis-je. Laisse-moi. Non posso amarti1. »

En fait, je secoue la tête de droite à gauche. Non, non.

« J'ai quelque chose à te dire », murmurent ses lèvres en italien.

Je me cache derrière le puits. J'ai besoin d'ombre. Le soleil cogne. En avril, pas un fil, a dit Térésa quand j'ai mis mes sandales d'été. L'ombre de Zia est celle d'un blanc squelette qui tend les bras. Je rampe à travers les herbes, les fleurs, les lauriers-roses, les sauges rouges. Zia gémit, l'ombre me suit lentement.

... J'ai sauté dans le trou – la fosse – très violemment. Elle n'ira pas me chercher là. Je puise une espèce de fraîcheur, de répit souterrain. J'ai toujours détesté le grand soleil aigu qui vrille la nuque, le corps, les désirs lentement épuisés jusqu'à la putréfaction de l'été. La charogne au cœur de toute lumière. Le trou me donne le goût des ténèbres, du repos. Zia appelle, gémit, erre vers mon prénom. Mon corps se recroqueville. J'aperçois tout à l'envers : le haut du figuier avec sa branche mortelle où j'aime faire le cochon pendu. Où je tremble de terreur convulsive quand j'imagine, les yeux fermés, le couteau d'Auguste Souillard s'enfonçant dans la grosse veine du cochon.

« Vieni... supplie la voix de Zia, le figuier est un bois traître... La branche va casser... »

Soit. Mais elle ne risque pas de me voir là-dedans. De cochon pendu, me voilà devenue taupe et de la taupe, j'ai l'ouïe fine et l'incroyable myopie. Le soleil m'aveugle, le soleil m'isole. Personne ne m'a parlé dans le soleil. Le soleil me tue. La Mort est un excès de soleil que le corps ne supporte plus.

Ainsi depuis hier, ils sont tous bizarres au Bouchot. On m'évite. Nonno a son profil cauteleux, les lèvres serrées sur sa pipe éteinte.

Ce matin dans le caravansérail, Térésa m'a proprement mise dehors tandis que Catherine Lepieu disait des choses étranges :

« Donnez-le à mon mari, mâme René. Il le jettera dans la Charente avec une pierre au cou. »

Il y a eu aussi la visite d'Auguste Souillard qui rotait la même phrase en hochant la tête :

« J' m'en vas lui donner un coup d'coutelas et vous y serez bien tranquille, à c' t' heure. »

Etrangement, Térésa criait chaque fois et tournait, essoufflée, se cognait à moi derrière la porte et rencontrait mon regard avec une espèce de sursaut horrifié.

Un peu plus tard, Babert a piaulé derrière la porte, toujours fermée pour moi :

« La mort-aux-rats, mâme René... J'en ai encore dans mon hangar.

– Donnez-la à Boursault, Babert. J'ai une idée. »

Comme j'avais collé mon oreille à la porte, je reçus un coup de pied dans les reins : Zino se tordait de rire.

« Ça t'apprendra à écouter aux portes. »

 

Du fond de ma tombe, je me sens bien et commence, consciencieusement, à dénombrer une fourmilière. Puis trois vers de terre. Tous les gluants princes de l'ombre. Et un insecte plat et noir, magicien astrologique, capricorne velu et silencieux qui bat de la poitrine : luisant, tout noir, élégant à l'extrême dans son smoking, de la même étoffe que la robe de Monsieur le Juge.

A travers les interstices de la porte mal jointe, j'ai vu Térésa compter les derniers billets du mandat et Catherine Lepieu s'exclamer, navrée :

« C'est pas raisonnable, mâme René... Tout cet argent pour une bête... Ici on déplace le vétérinaire pour du sérieux...

– Non, ma brave amie, disait Térésa, je ne veux pas qu'on l'assassine. Le couteau, l'eau, la mort-aux-rats, c'est de l'assassinat.

– Ma, dit Nonno, la Mort sur papier dentelle.. Le fascisme peut aussi péter dans la soie... »

 

... Je me tourne sur le côté. Qui va-t-on assassiner?

« Avec de l'argent on n'assassine pas, on supprime », fait l'écho de Nonno.

Je tends vers le capricorne un petit bâtonnet. Le bâton de la justice. Il hésite. Se rabougrit. Ressemble à Nonno dans son habit élimé. Cependant, mes intentions sont pures. Je ne vais pas te tuer. Je veux te voir grimper. T'amuser avec moi

« Dovè sei ? gémit la voix de Zia. Où es-tu ? »

M'échapper. Avec Athos. Courir les marais jusqu'au soir. Il doit y avoir des jonquilles au pont de la Chasse. Je ne veux pas que Zia me demande de l'aimer. Du fond de mon trou, je me mets à siffler pour appeler Athos.

J'imite le merle le coq de bruyère la poule d'eau la bergeronnette le coucou tout gris.

... Il n'a pas l'air de m'entendre. Pourtant j'en suis à la Pie voleuse. Je siffle, je siffle et même j'appelle : ATHOS ATHOS ! Que se passe-t-il ? Ce chien obéit au quart de tour. Je siffle plus fort. Sur la tonalité du rossignol. Quand on vient de lui crever les yeux. Huisipihuisipihuisipihui.

Ah ! enfin ! le voilà !

Non, ce n'est pas lui. Les pneus d'une voiture grincent sur l'allée du jardin. Une porte claque. Une voix métallique dit :

« Où est ce chien? Je dois être dans une heure à La Puisade. Une vache accouche. »

Un pantalon accordéon. Une mallette noire. Mais c'est M. Blancharlut ! Le Frizamour des vaches ! La voix de Térésa. Un gémissement.

« Par ici, monsieur Blancharlut. Nous l'avons mis dans la chambre de mon père. Il tremble. Il a peur. On dirait qu'il sait. »

Je comprends de moins en moins et m'enterre de plus en plus car j'entends un sanglot : Zia. Elle psalmodie :

« Morte, morte. »

Ses mains de squelette se tordent au-dessus de ma tombe. Je sors, je rampe, j'attrape le tronc du figuier, hop, j'atteins la branche mortelle. Petit Poucet guettant la maison de l'ogre.

Je fixe le carreau de Nonno.

Il y a comme un pugilat derrière la vitre. Le dos de Térésa maintient une boule frémissante. Le pantalon accordéon penché sur la boule. Les mains de Nonno tremblent sur sa pipe. Le hurlement de Zia qui se tord les mains – morte, morte – et les sandales lacées de Zino qui court vers le figuier.

J'ai glissé le long du tronc et pour cause : la branche mortelle se fend, et dans un long craquement elle glisse en même temps que moi. Mes cuisses, mes genoux, ma chair s'éraflent. Je manque d'écraser Zia, hébétée au bord du trou, et j'entends Zino chanter sur l'air de Dansons la capucine :

 

« On a tué ton chien

d'un coup de pied aux reins

c'est bien fait c'est bien fait c'est bien fait

Youh ! »

Le youh ! je le reçois en plein sur la figure. J'étouffe. Je ne vois plus rien. Zia écume vaguement. Je me débats. La branche mortelle s'agite lentement, s'empêtre dans mes cheveux. Zino a détalé. De dos. Toujours de dos. Il me hait de dos. Un frère, c'est un dos qui détale sous le soleil après un crime. Dans mon souvenir, Monsieur le Juge est aussi un dos qui s'éloigne sur la route bleue.

Mais quelle est cette rumeur ? La porte de la chambre des vieillards s'est ouverte. Binocle entre les rides, Nonno sort le premier. Si tressaute le binocle, c'est que l'heure est grave. De plus, il court. A quatre-vingt-cinq ans, il court. Le pantalon accordéon le suit de près, jumelé avec le tablier de tâcheron où sursaute la blague à tabac.

Et voilà l'étrange trio qui fonce vers moi, soutenant un paquet enfermé dans une couverture de soldat.

Térésa en tient un bout. Je la trouve tout à coup laide grosse et répugnante. C'est bien fait si le Juge t'a quittée.

Zia tremble et répète : « Morte, morte. » Nonno a les doigts repliés comme sur sa flûte de concert. Tous trois sanglotent et mon cerveau refuse de comprendre.

M. Blancharlut porte deux doigts à son crâne tonsuré, recompte les billets et claque la portière de la traction avant.

« Pousse-toi, dit Térésa, va-t'en de là. »

J'ai déguerpi. J'ai compris. De la couverture grossière dépassent deux pattes et une queue coupée.

« Ton chien a eu une crise cardiaque », souffle Térésa.

Zino saute de joie autour du trou.

« C'est faux dit-il, ils l'ont fait piquer.

– Insolent ! » gueule Térésa en sortant le martinet de la grosse poche en toile.

Nonno, essoufflé, accablé, est à genoux auprès de Zia.

« Ma... dit-il, tuer les bêtes remplace l'ennui de ne plus faire la guerre.

– Salauds, dis-je. Collabos. Vendus. Italiens. Nègres. Parasites. Maudits. Criminels. »

Je détale.

On a jeté Athos dans le trou où je m'amusais si bien. Le capricorne velu va commencer sur ses os le travail de destruction. Tous les merles décollent du figuier et Zino se tord de rire.

1 Je ne peux pas t'aimer.

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