Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 63 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 15

J'avais couché mon vélo derrière un gros tas de coquilles sèches pour que Thomas Côme ne me voie pas. Je m'étais même écorché les genoux, allongée sur le chemin. Je vis le gros ostréiculteur foncer vers sa camionnette, rater sa marche arrière et démarrer sur Marennes, la bouche tordue de jurons sous la casquette vissée en arrière.

« Il ressemble à Pierre Boursault », pensai-je rapidement.

Je tremblais un peu en entrant dans la cabane dont la porte battait. Je distinguais mal Colin à cause de la pénombre par rapport à la lumière couleur de dos de seiche qui blanchissait les marais jusqu'à dessécher la gorge. Je voyais les épaules nues, les poings aux gants caoutchoutés, les cuissardes retournées sur les genoux, la nuque aux cheveux noirs. Je n'avais jamais vu ni entendu un homme pleurer.

Bien sûr, je me souvenais de Zino se tordant comme un ver sur la route de Saint-Agnant quand la Bugatti avait filé avec Monsieur le Juge, mais je n'avais jamais vu un homme pleurer.

Je ne pensais pas que c'était une houle soulevant les épaules et le dos courbé, cette chevelure répandue sur deux poings croisés et ces larmes rondes, abondantes, que j'avais parfois vues entre les cils de Zia.

« Oh! », fis-je en apercevant le violon assassiné.

A mon léger cri, Colin leva la tête et ses poings glissèrent entre ses genoux ouverts.

« Voilà, dit-il. Voilà. »

Dans « voilà », il désignait les morceaux de violon, la cabane, les parcs, les remparts de Brouage, plus loin. Voilà. Ils sont comme ça. Pleins de haine. Très forts. Il n'y a rien à faire, rien à espérer ici. Voilà. Sa joue gauche était meurtrie, zébrée et je vis, tombé à ses pieds, l'archet brisé en deux.

Maintenant il pleurait tranquillement, immobile, il ne songeait ni à ramasser les débris ni à enlever ses gants. Je ne sais même pas s'il me voyait, s'il s'adressait à moi qui eusse tout donné pour amoindrir son chagrin, tarir ses larmes, calmer son souffle.

Je me baissai et ramassai l'instrument martyrisé. Je le mis dans mes bras tel un enfant disloqué. Désormais, pour Colin, quelles que seraient les épreuves de sa vie, le chagrin pour lui serait un violon saccagé. Le chagrin, pour moi, resterait l'image d'un chien mort, les pattes raides sous une méchante couverture de soldat.

« Colin », dis-je très bas.

Lentement, il avait enlevé les gros gants en caoutchouc qu'il jeta dans une panière vide. Il regardait ses doigts, transparents, dans un rayon de lumière. Il les regardait comme s'il les voyait pour la première fois.

« Je me suis trompé, dit-il sans s'adresser à moi. De famille, de pays.

– Je me suis trompée, dis-je en écho. De famille, de pays.

– Des mains pour la musique, continua-t-il en les posant sur ses genoux, doucement, avec précaution.

– Des mains pour l'amour, continua mon double qui n'avait plus d'âge.

– Tais-toi. Tu ne sais pas ce que tu dis. »

Il avait cessé de regarder ses mains et soudain semblait me voir, debout dans ma robe sans cesse rallongée, le violon dans les bras.

A ce moment, peut-être, Térésa trempait-elle ses mains brûlées dans l'eau de la grotte. Elle reviendrait avec Babert, triomphante, capable de faire chanter le velours sombre des cordes...

Je répétais « des mains pour l'amour » prise d'un sourd mal de mer, secouée à la manière des vagues derrière le Fort Louvois quand l'Atlantique, ce mauvais coucheur, devient furieux.

« L'amour est un raz de marée qui vous tombe dessus sans avertir et quand on se réveille, on est perdu », disait Térésa.

« Nous sommes perdus », dis-je à voix haute en serrant davantage le violon contre moi.

 

... Si j'avais si mal tout à coup à mon corps, c'est qu'il me serrait avec violence dans ses bras et que les restes du violon m'entraient dans les chairs. Il me serrait et m'embrassait et jamais de ma vie je n'avais à ce point affronté la violence de la joie, la nécessité absolue que l'Amour était avant tout le bouleversement de toute la peau, de tous les souffles, de tous les pores.

... Il m'embrassait avec la sauvagerie douloureuse du Forban de la Femme cent têtes. Il m'embrassait avec la force de l'assaut des vagues sur les bouchots. Il m'embrassait avec la force de Térésa portant les sacs de ciment. Il m'embrassait avec la douceur recueillie de l'archet sur les cordes. Et il tirait de moi la houle mélomane, presque le gémissement du premier grand bonheur.

Il m'embrassait et parfois sa bouche effleurait les restes du violon entre nous.

... Il m'embrassait et pourtant me poussait vers la porte restée ouverte :

« Va-t'en, va-t'en », disait-il, presque gémissant, encore proche des larmes et je titubais, à reculons, vers l'étourdissement total, proche du désespoir, sur la route nue, hérissée de coquilles.

« Que le chemin est long, soupire sans cesse la Femme cent têtes. Que la Passion est ardue, feu entre le feu, absolu dans l'absolu. »

L'Amour restait cette voie de pénitent où je me traîne, ressuscitée par le baiser de Colin, déjà morte de le quitter.

« L'amour, tu verras, tu seras parfois obligée de le mendier », m'obsède la voix invisible de Zia.

« Va-t'en », répète Colin du ton où je gémis « je t'aime ». « Va-t'en. »

Mais tout est dans la Musique. Et je reçois ce va-t'en, accroché à une série de bémols, plus voluptueusement que le « reste », exigé parfois par Antoinette.

« Ne dis rien chez toi », dit-il très bas en embrassant mes mains.

Il désigne le violon couché à nouveau dans l'écrin piétiné :

 

« Je veux dire : ne dis rien pour le violon. Cela lui ferait trop de peine. »

Je suis revenue en somnambule jusqu'au Breuil. Je pédale au milieu de la route, je prends mes virages au risque de tomber dans un canal plein d'anguilles et de vase. Le bonheur épuise autant qu'un grand deuil. Et puis je n'avais pas l'habitude du bonheur, si ce n'était, parfois, les nuits de Noël. Une lumière tropicale fait trembler les marais d'un brouillard blanc. Jamais de ma vie je ne recevrai un baiser d'ardeur aussi totale, au point qu'aucun autre désir ne m'habite. Mon secret d'or et de corail. Le chagrin et la joie directement mêlés en rose du Sud. La destruction et la création en un ballet rouge et or. Plantes vivaces au-dessus des cendres grises. La Musique et les sanglots. Et toutes ces fleurs exigeant d'être forcées. La blancheur mortuaire du soleil et la buée boueuse des marais. Le « va-t'en » de Colin qui traversera le temps à mes côtés, plus fulgurant qu'une promesse de fiançailles.

Le choix, déjà, de ne plus le revoir. La certitude, si tôt, que l'Amour est avant tout séparation. Il épousera Antoinette Bonnard et nous nous aimerons jusqu'à la fin du Monde.

« Le bonheur n'appartient pas aux hommes », dit encore Térésa.

Quand je franchis le portail, j'aperçus Térésa sous le figuier.

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