Le Bouchot
Chapitre 14
Thomas Côme était furieux contre Colin qui refusait d'épouser Antoinette Bonnard.
« Son père a les plus beaux parcs à huîtres de La Tremblade, bougonnait-il, en plus il la fréquente... Aussi le père Bonnard est pas ravi... L'Antoinette est amoureuse comme pas deux et lui, c'est tout juste s'il vous répond quand on lui en cause... »
Il discutait ainsi, les cuissardes dans l'eau, avec Martial qui tirait la barque à grands moulinets de corde. A voir ses joues violacées, Martial se dit que le père était sur le point de faire un éclat.
Thomas Côme n'aimait pas lâcher une idée quand elle contrariait sa Volonté. Brusquement, il remonta sur le chemin pavé de coquilles et se dirigea vers sa camionnette.
« Je vas en avoir le cœur net pour cette affaire », dit-il.
Et il démarra vers Brouage.
« Ça va barder », dirent les ostréiculteurs des parcs voisins, sentencieux et ravis.
Colin avait posé son violon sur une vieille table, non loin de l'établi. Tout en triant les coquilles, il réfléchissait. Antoinette était déjà venue le voir trois fois cette semaine. Il ne savait pas s'il aimait ou détestait l'intrusion de cette grande fille un peu lourde. à la peau vivement colorée sous les cheveux permanentés. Mais elle avait une façon de l'entourer de ses bras qu'il comparait secrètement à l'empoigne de certains paysans matant le taureau.
Il la poussait alors vers le lit en fer revêtu d'une lourde couverture et ils faisaient l'amour très vite, silencieusement, presque en ennemis, sans même se déshabiller.
Antoinette n'était gentille qu'après. En remettant ses cuissardes, elle bavardait, faisait des projets de fiançailles et il fermait les yeux, étourdi, à cause des odeurs moites qui s'échappaient de ses aisselles non épilées. Je sais bien qu'elle finira par m'épouser, songeait-il, en reprenant, taciturne, sa place devant l'établi tandis qu'elle bavardait toujours. Il descendait de plus en plus dans le silence comme les bouchots dans la vase. Du silence, il avait la dureté.
« Personne ne peut entrer dans ma tête », me disait-il, quelquefois.
Pourtant une fois, il avait frappé Antoinette Bonnard : d'un sec revers de main, en travers la figure, car en s'étant permis de toucher à son violon elle avait fait sauter une corde.
« N'y touche jamais, avait-il dit d'une voix sourde. Le reste ne te suffit donc pas? »
Elle était partie en le couvrant d'injures, bousculant au passage la fille de Monsieur le Juge qui roulait en vélo sur le même chemin.
Mais le lendemain, elle était revenue, presque humble et entourait Colin de ses bras, pour une fois incertaine.
Le violon était désormais posé très haut, sur une étagère, cadenassé dans son écrin.
Debout devant l'établi, il aperçut le visage de son père, dans une glace rectangulaire, clouée au-dessus des cageots.
« Il va encore m'embêter pour l'Antoinette », songeait-il.
Il vit, au teint de ses joues, que Thomas Côme était en colère.
« Je suis le seul de ses pions qu'il ne peut marier à sa convenance. Il est incapable de le supporter. Il pourrait tuer, si on lui volait ses huîtres. Tout doit lui appartenir. Un bouchot est plus précieux pour lui qu'une vie... »
Pourtant, d'un seul bloc, il se retourna pour lui faire face :
« Les gens jasent, attaqua de suite le père Côme en tirant à lui un escabeau. Les gens jasent et quand les gens jasent je ne suis pas content. »
Colin ne répondait pas et triait toujours les coquilles de ses mains gantées.
« J'ai vu Bonnard. Ou plutôt Bonnard est venu hier tantôt me causer. Faut que tu te décides à marier l'Antoinette ou il reprend ses trois parcs en communauté... Tu sais qu'on a un bout d'affaire ensemble, qui vient du grand-père... »
On entendait le bruit du coutelas sur les écailles. Le père Côme continua :
« Si tu mariais l'Antoinette pour l'été tout le monde serait content.
– Sauf moi, murmura Colin.
– Enfin quoi, explosa Thomas, qu'est-ce que c'est qu'une affaire de même? C'est-y que tu te prendrais pour un bourgeois ? Tu te crois trop bien pour l'Antoinette ? Vas-tu faire la fine bouche ? Et maintenant que tu l'as fréquentée, qui c'est qui voudra la marier, l'Antoinette, hein ? C'est ce qu'il m'a dit Bonnard... Ou alors il accepte que tu l'épouses pas mais en compensation il veut la moitié des parcs... Mais j'te traînerai plutôt de force à la mairie que de supporter une offense pareille à la bourse et à l'honneur. T'as fauté, t'es puni. Et en plus c'est une belle fille, qu'a de la santé mieux qu'une vache, et tu ferais ton dédaigneux?... C'est-y parce que tu grattes sur ta boîte à cordes? Et qui te fait vivre, hein? Si j'avais pas depuis quarante ans les pieds dans la vase, crois-tu que tu mangerais à ta faim? Et tes leçons de musique, ça m'en a coûté des caisses d'huîtres... Alors t'as intérêt à filer dans le bon ton, Colin, c'est moi qui te le dis. T'as beau avoir passé vingt ans que je t'y foutrai encore une claque dans la figure... Vrai de vrai... Une dernière fois l'épouses-tu, l'Antoinette ?
– Non, dit Colin en brisant d'un coup sec un nœud de coquilles qui giclèrent jusque sur la vareuse du père Côme.
– Ecoute-moi bien, mon gars, balbutia Thomas qui tourna au violet, t'as eu tort de me faire monter les sangs pire que la maline... »
Et d'un bond de sanglier il attrapa l'écrin à violon, le fracassa au sol, piétina la boîte ouverte, l'instrument dont les hanches merveilleuses se brisèrent. Le manche se trouva projeté de l'autre côté de la cabane ; les cordes eurent une convulsion serpentine et Thomas Côme acheva la sanction en cinglant Colin au visage avec l'archet.
Puis il se dirigea vers sa camionnette en gueulant :
« T'as jusqu'à demain pour réfléchir ou tu remets plus les pieds chez nous. »
Et il démarra dans une soufflerie de ressorts furibonds, tandis que s'envolait un essaim de canards sauvages que Frizamour adorait fusiller pour le plaisir.
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