Le Bouchot
Chapitre 15
Tout écrasée qu'elle était, l'araignée fut enterrée dans un écrin à bague de Renata et, pendant deux jours, Nonno et Zia ne donnèrent plus signe de vie.
La nuit, Térésa alluma une chandelle et écrivit à Monsieur le Juge. A cause du froid, nous l'avions rejointe tête-bêche dans son lit et des cruchons d'eau chaude s'accumulaient sous la couverture.
Térésa épelait à haute voix la lettre qu'elle écrivait sur un papier orné d'une clef de sol gravée en haut. « Le mandat n'arrive pas. »
Depuis quelques jours, elle répétait « le mandat n'arrive pas » et on la retrouvait le matin, la tête entre les mains, les pieds sur le ciment sans plus sentir le froid.
« Vivre ne sert à rien », disait-elle à Babert qui posait son cornet de moules sur la table et n'enlevait plus son passe-montagne.
« Vivre est un mensonge affreux, plein de brouillard. Va-t'en, vie, sale vie. Va-t'en. »
Et elle donnait des coups de pied dans le vide et parfois se blessait aux bords de la table.
J'avais élargi le trou dans le poulailler d'Ernestine Sarlut et quand elle partait, à grands renforts d'insultes, avec ses balais pour nettoyer l'école, je chapardais ses poulets que j'avais appris à assommer avec un piston de Bugatti, déposé sur l'établi du garage par Antoine Chenillot.
J'étais fort petite et agile et me faufilais comme un renard à travers le trou du grillage.
« Si Boursault me voit, il me tue », songeais-je ravie, excitée par la peur et la joie car les poulets hurlaient et il fallait les surprendre, pour arriver à en mettre un ou deux dans mon tablier. Je sentais les pattes griffues lacérer mon torse et l'odeur des plumes me suffoquait.
La première fois que j'en tuai un, j'eus l'impression de commettre un crime. J'avais beau maintenir les pattes, la bête gigotait sous mes coups et je dus m'y reprendre à plusieurs fois ; je me remémorai le bourreau décapitant Marie Stuart en trois fois.
« C'est plus utile de tuer un poulet qu'une reine », me disais-je.
Térésa hochait la tête quand elle me voyait arriver, le poulet mort, pendant jusqu'au sol.
« Tu as raison, disait-elle : à la guerre comme à la guerre. »
Mais elle ajoutait aussitôt :
« Il ne faut pas, Océan. Il ne faut pas. Je vais trouver une solution. Traite-les comme ça, ajoutait-elle avec violence, en plumant le poulet.
– Qui?
– Les hommes. »
Cette nuit-là, le guéridon depuis longtemps muet, que Térésa n'avait eu de cesse de faire parler, se mit à bouger.
Somnolents sous la couverture, nous le vîmes s'ébranler sous les mains crevassées. Puis il lui échappa et avança un peu. Puis il tournoya et tomba d'un seul bloc vers la porte de la chambre de Nonno et Zia, toujours fermée à clef.
Alors Térésa écrasa le reste des mégots mêlés à de la poudre de charbon et eut l'air de réfléchir. La chandelle éclairait le portrait de René : exactement, les roses en plâtre autour du portrait. Et Térésa réfléchissait, toujours entourée d'une abominable fumée aussi noire que celle du pot d'échappement, sur la route de Saint-Agnant, deux ans auparavant. Elle répétait une phrase de la Traviata :
« E strano... C'est étrange... »
C'est étrange. Et la fumée noircissait son visage et la faisait tousser. Et soudain tout son être eut l'air traversé par une révélation.
« Nom de Dieu ! » dit-elle comme un homme.
Elle bondit nu-pieds, bousculant les tapettes déjà chargées de rats. Je la vis se précipiter contre la porte de la chambre des vieillards et frapper de toutes ses forces :
« Aprimi. Ouvre-moi. »
Ouvre, ouvre, disent ses lèvres bleuies. Ouvre, disent ses poings fermés. Ouvre, disent ses genoux brusquement fléchissants. Tout son corps tremble pareil au jour où Monsieur le Juge a posé l'imperméable sur son bras et a dit à Antoine Chenillot : « Bon. On y va. »
De son corps, elle fait un boutoir qui ébranle la porte et Zino se cale contre son traversin sans housse :
« Elle va exploser, me dit-il, et ses tripes tomberont par terre. Ce sera dégoûtant ; les rats la boufferont. »
Je me glace progressivement – ce qui fait dire à tous que je suis froide, semblable à Monsieur le Juge.
Le cœur dans la gorge, je fige mes membres, mon souffle, j'assèche mes prunelles, je mords ma langue pour neutraliser l'éternel fer rouge qui faucille ma tête. Le fer qui peu à peu se refroidit quand je traverse les marais.
« Le seul espoir de paix est de quitter un jour le Bouchot », disent parfois les lèvres de Térésa.
En attendant, elle devient tisonnier jeté à toute volée contre la porte qui finit par craquer, déchirer le silence, l'espace, l'obscurité, la peur. Avec un bruit de peuplier brisé, la porte finit par s'ouvrir.
... Assis de chaque côté de la table à la toile cirée aux cerfs s'abreuvant, Nonno et Zia se tiennent les mains en se regardant intensément. Le revolver de Renata est posé entre eux et l'écrin à violon, vidé des balles que Nonno y avait mises.
« La guenille coûte trop cher, est-il en train de dire à Zia. Il est temps de l'abattre. »
Zia a son sourire angélique et son superbe mantelet en guipure. Il y a une lettre près du revolver, « à l'intention de la gendarmerie ». L'âge met davantage de plomb dans les veines que dans la tête.
« Dommage, dit Zino, dommage qu'elle ait réussi à ouvrir la porte. »
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