Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 6 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 2

Je fus réveillée brusquement dans la nuit par la grêle qui cognait sur la porte du garage.

Un point étincelait entre deux éclairs derrière le vasistas : le bouchon en cuivre de la Bugatti et, un peu plus loin, la petite flûte posée sur son écrin.

Appuyée contre le mur en parpaings, Zia ne dormait pas. Elle regardait, éblouie, le vieil homme qui ronflait, paisible, en poussant de petits contre-ut, à ses côtés.

Zino disparaissait sous la couverture d'où dépassait une mèche de cheveux noirs. Le squelette dessiné se givrait lentement dans le froid de la nuit.

Je tâtonne à l'avant, là où Térésa s'était blottie, entre les pédales et le volant.

« A la guerre comme à la guerre et ce sera toujours la guerre », a-t-elle murmuré, avant de plonger dans un sommeil noir, comateux.

Je l'appelle doucement. Personne. Je me lève à demi, ma robe a tourné sur moi. Nous avons dormi habillés. « Demain, a-t-elle dit, nous organiserons l'auge et ses cochons. » J'enfile mes bottes en caoutchouc. Je m'extirpe de la voiture.

« Zia, dis-je à mi-voix. Où est-elle ? »

Le regard de Zia erre, ivre d'adoration, sur les murs du garage. Son bras décharné indique la porte entrouverte.

« Dov'è ? dis-je, le cœur lent. Où est-elle ? »

Mais Zia se replonge dans sa contemplation. Nonno émet à ce moment une série de petits ronflements en gamme brillante. La pluie a cessé. Je me faufile dehors, sur le chemin qui mène au portail.

Je me dissimule le long de la haie à cause des silhouettes, lampes de poche et paniers à salade à la main. Pierre Boursault, Auguste Souillard et Mathurin Lepieu ramassent des escargots. Ils vont « aux cagouilles », comme disent les Charentais. Après chaque orage, la nuit, ils se lèvent, ramassent les petits gris qui baveront trois semaines dans la farine. Ensuite, on les jette au court-bouillon, on en arrache les intestins et on les enfourne par centaines dans le four en fonte des grosses cuisinières. Un coup de rouge de la vigne à Boursault, et c'est un festin dont ils sont particulièrement friands.

Pour éviter les cagouillards, je rampe, je glisse tel un lézard et arrive trempée au portail du Bouchot. Portail ouvert, envahi par les ronces, je me pique, je m'érafle, rien ne me guide si ce n'est la faible flamme d'une chandelle, tout au bout, près du mur.

J'avance, mains en avant, les bottes pleines d'eau, les cheveux collés, le sarrau déchiré. Je murmure son nom : « Térésa. » Je la hèle dans sa nuit comme je rampe dans la mienne. Ma naissance a dû ressembler à ce tâtonnement de violence absurde, ces cris muets, son nom « Térésa Térésa », ce halètement, à cette progression de taupe... Je trébuche contre des sacs de ciment non ouverts. Je me relève parmi des planches pourries. Je saigne des genoux. J'avance toujours. « N'oublie jamais le mal qu'on te fait, dit-elle, c'est la seule façon de te souvenir des bons moments. » Pourvu que la flamme ne s'éteigne pas. Je ne sais plus du tout où je suis. Je me cogne contre un arbre qui menace de ses branches noires. Je le contourne. Je rejoins un buisson de sauge d'où s'échappent mille grenouilles qui engluent brièvement mes mains, mes joues. Je crie d'horreur. J'ai frôlé un crapaud. Ou une couleuvre. J'avance toujours. Je me griffe à des bêches, des pieux, des vieux brocs fêlés. « Un palais, a-t-elle dit, un château, les mille et une nuits. » En attendant nous en sommes aux souterrains et aux oubliettes.

Pourtant rien ne m'arrêtera. Je veux rejoindre le faible météore qui risque de s'éteindre. Un cœur trop las. La lampe d'Aladin qui a perdu ses mages. Je murmure : « Je t'aime je t'aime, reviens, je t'aime sans toi j'ai peur j'ai froid tu es mon seul recours. » Je m'arrête derrière un pan de mur écroulé et un robinet entouré de paille et de chiffons.

... Les sanglots de Térésa sont d'une telle violence que je suis obligée de m'asseoir pour en supporter les modulations pleines de pics et de gouffres. Plus ses cris montent, telle en ce moment la marée, au château d'Oléron, plus je faiblis, petite coquille emportée par le flux de son chagrin. C'est alors que la flamme de la chandelle reprend vie, j'aperçois le spectacle : Térésa, en chaussons charentais – « Comme tu es gracieuse sur tes talons, tu es une libellule, un colibri inconnu », disait René – Térésa, fébrile, folle, creuse à grands coups de bêche une fosse. Puis à genoux près du trou, elle prend entre ses mains la statue du Diable en érection, la regarde avec une intensité de passion qui m'étourdit davantage. Elle embrasse la statue de la même manière qu'elle avait embrassé René avant la mise en bière, à l'hôpital de La Rochelle. Puis elle couche la statue dans le trou et pousse la terre avec des cris , sauvages où reviennent toujours ces mots :

« Personne personne personne. C'est fini. Prisonnière ici jusqu'à la mort. Mettre le diable en terre, l'amour en terre, la vie en terre... »

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