Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 46 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 42

Térésa a repris ses cours de musique immédiatement après l'enterrement de Zia, car Pierre Boursault est venu le jour même réclamer sur un ton de menace l'argent du pauvre cercueil en bois blanc et le reste du mandat de Monsieur le Juge a été englouti.

Cependant, elle avait repoussé les leçons d'accordéon pour recevoir Colin tous les jours. Aussi, jusqu'à la fin du mois d'août, croulant sous une chaleur tropicale, tandis que les estivants faisaient jour et nuit la queue de Marennes à Bourcefranc en attendant le bac qui les mènerait à Oléron, Térésa, volets tirés, écoutait Colin.

... Pizzicati, tournoiements tziganes, ballet de l'archet blanc, éclairs de lumière sur les cordes presque vocales.

« Oui, oui, disait Térésa, c'est ça... »

Tapie dans l'ombre, l'écritoire de Zia sur les genoux, j'écrivais ceci : « La mort est presque semblable à la vie et porte un mantelet usé qui craque aux épaules. »

Je ne bougeais pas, fascinée par les mains de Colin, les bras très bruns, mordus par le grand large, le corps musculeux à l'odeur d'océan. Le violon descendait brusquement au fond de la plainte amoureuse, pour ramener tout à coup à la surface la complainte aiguë, fragile, foudroyante qui faisait que mes dents se serraient, et ma main lâchait le porte-plume.

« Oui, Colin, répétait Térésa, c'est cela... C'est exactement cela... »

Parfois il se tournait de trois quarts et je me blottissais davantage dans l'ombre, le cœur lent, mon petit corps de douze ans paralysé d'amour, l'Amour unique, sans âge, vieux comme le Monde... Tournoyant vingt-quatre heures sur vingt-quatre autour du soleil... Avec ses zones d'ombres, ses orages, ses nuits totales, ses gouffres, ses volcans, ses cratères, ses prairies.

Etais-je l'araignée mélomane, l'invisible amante qui n'est qu'Oreille et Souffle, et imperceptibles antennes à travers le Temps, les corps, les sons, les mots?

Tandis que tous les enfants du pays se baignaient sur les plages, allaient à la pêche aux moules, dansaient au son des vieux tourne-disques, je passai un été entier au fond du caravansérail sombre, déséquilibré, à écouter Colin qui jamais ne me regardait.

 

***

 

La Femme cent têtes n'a plus de pouvoirs sur les plénipotentiaires. Elle dresse, au-dessus d'un corps vaincu par la chaleur tropicale, une tête de femme amoureuse et lentement sa volonté, sa joie s'épuisent. De souveraine, la voilà vassale. L'amour est un sentiment qui affaiblit – « Tu verras, m'avait dit Zia, parfois tu seras obligée de le mendier. »

La Femme cent têtes a construit un lit tel le cœur des gardénias et un baldaquin de lilas violine, semblables à ceux qui isolent notre puits du regard de Pierre Boursault. La Femme cent têtes n'a pas de maison mais d'étranges palais biscornus, où des lambeaux d'elle sont inhumés sous de somptueuses pierres tombales.

Mais le meilleur d'elle-même, la tête unique qui repose sous le baldaquin en lilas violine est la Tête de l'Amour triomphant et, sous le pourpoint violet qui l'habille, mi-femme, mi-cavalier, la Femme cent têtes est un Cœur fou d'Amante qui pleure jour et nuit au son du violon de Colin.

Au Bouchot, l'accordéon s'est tu. La leçon est terminée. Nous filons plus vite que des lièvres.

Nos grenouilles commencent à pourrir sous le soleil.

Nonno s'ébroue. La nuit va arriver. Il consent alors à voir le Monde.

Pierre Boursault, d'un geste de danseuse ajustant son collant, se reculotte.

Auguste Souillard scie lentement le cou d'une dinde.

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