Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 32 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 28

Avant de frapper chez Monsieur le Juge, au tribunal, Térésa avait mis son plus beau chemisier pour aller lui annoncer sa grossesse... Un chemisier blanc, en grosse guipure, avec des poignets et un col travaillés qu'elle rabattit sur la veste de son tailleur de veuve. Maigre et pédalant à toute volée vers Bourcefranc, elle avait rencontré Babert qui se rendait à un enterrement où il devait chanter. Il s'était retourné plusieurs fois sur sa selle, au risque de tomber, pour la saluer affectueusement, à grands signes de ses mains en forme de battoirs.

« Mon seul ami, songea-t-elle. Pauvre, vaguement ridicule, un peu simplet, très bon... C'est mon seul ami. »

Obscurément, elle n'appelait pas Monsieur le Juge son ami.

« L'amour tourne le dos à l'amitié. Un homme qui me veut ne me veut pas de bien. »

L'amour, une arme de mort... Dans sa tête, la petite phrase « une arme de mort » la fit souffrir tandis qu'elle dépassait la salle d'audience.

« J'ai mal à la tête... »

Elle souffrait, accablée soudain par une horreur vague et le doute total qu'elle avait des autres. Elle se rappela soudain que le docteur Frizamour se piquait de grande amitié pour Monsieur le Juge et qu'il l'avait quasiment insultée dans son cabinet.

Monsieur le Juge s'entendait bien avec tous ses détracteurs.

« Pourtant, quelle violence, notre amour... quelle joie, aussi... Non, je ne peux pas me tromper à ce point... »

Elle croisa le substitut qui la salua à peine et s'efforça de ne penser qu'à l'essentiel : lui, l'enfant.

« Et puis qu'est-ce que cela peut bien faire, songea-t-elle tout haut. Demain nous serons tous morts... On bombarde, on déporte, on fusille, on dénonce, on violente... Qu'est-ce que cela peut bien faire... Ils n'ont pas d'imagination, c'est pour cela que ce sont des assassins. »

Elle agita son poignet en guipure.

« Le crime est un manque d'imagination poussé à l'extrême, se dit-elle en poussant la porte capitonnée. Et on va bien voir jusqu'où peut aller le manque d'imagination... Si j'exerçais son métier, la première chose que je demanderais à un présumé criminel serait : " Parlez-moi de l'imagination... " »

 

Monsieur le Juge eut l'air vaguement mécontent parce que le procureur était assis en face de lui quand Térésa entra.

« J'en ai encore pour un moment, dit-il sans la regarder. Si vous pouvez m'attendre à côté. »

« Ah bon, songea-t-elle, il me vouvoie. Tant qu'il y est, qu'il me fasse éconduire par un gendarme. »

Elle s'assit sur la banquette en bois du couloir, là où attendaient les prévenus. Elle rit dans l'ombre.

« L'amour tient de l'univers carcéral. Les menottes au cœur, le sceau de la honte au ventre, l'infamie dans la tête... »

D'autres fulgurances noires la traversaient.

« S'il m'aimait vraiment, jamais il ne m'aurait laissée sur ce banc de pègre et de misère... »

Elle s'avisa que la guipure du poignet se défaisait.

« Tout fout le camp. Mes plus beaux atours. Mes rêves les plus nobles. Mon amour le plus violent. »

Elle luttait contre un affreux sanglot en tenant la tête et le buste très droits. Comme Renata... « Et d'abord, d'où venez-vous ? » avait demandé brutalement Frizamour, du ton que prenait Monsieur le Juge quand il traquait une vérité criminelle chez un prévenu. Renata. Les jardins de San Remo. Le conservatoire de Turin. La Scala de Milan. Le grand hôtel de Baden-Baden...

 

« Pauvres ploucs, cria-t-elle en se levant pour fuir. Pauvres ploucs! »

« Eh bien, viens, chuchotait Monsieur le Juge, qui venait d'entrouvrir la porte. Je suis seul. »

Mais elle courait, déjà loin dans le couloir.

« Non, souffla-t-elle, tu n'es pas de mon rang. »

Le ventre de Térésa s'arrondissait. Ils avaient franchi le plus terrible été de guerre. On avait brûlé à Oradour, pendu à Tulle, la planète semblait devenue folle.

Au milieu du chaos invraisemblable, une lettre était arrivée d'Italie. Elle était signée de Nonno et contenait un véritable appel de détresse.

« Oui, avait-elle griffonné sur un papier à en-tête musical, tout ce que je pourrai faire sera fait. Pour l'instant j'en suis au même point que vous. »

Elle avait posté la lettre place Chasseloup-Laubat en évitant de regarder du côté du tribunal.

« Qu'au moins ils meurent en sachant que je les aime », avait-elle dit tout bas sans grande illusion, pourtant, sur l'arrivée de la lettre.

Des illusions, elle n'en avait plus. Les leçons se faisaient de plus en plus rares. Le portrait de René se ternissait sous ses roses en plâtre et le cimetière de Royan n'avait même pas été épargné par l'affreux bombardement.

« Même au tombeau on n'est plus tranquille, murmurait-elle. Où aller? »

La population devenait, à son tour, folle, mobile, prête à tous les règlements de compte. Térésa se souvenait que, dans son thème astrologique, il y avait Pluton ou l'astre de mort. L'enfant qu'elle portait était déjà cette luciole affolée, cette secousse dans ses chairs.

Monsieur le Juge, dûment averti par l'égrillard Frizamour, n'était pas venu la voir et Térésa avait brûlé le dernier morceau du parachute.

« Tant pis, décida-t-elle, il naîtra nu sur des mains nues. »

Mais une sauvage certitude l'habitait :

« Etre douée pour les miracles... au fond de tous les bourbiers croire en une poigne qui vous sort de là au dernier moment... une flamme. »

... ou peut-être, tout simplement une bombe. Une bombe qui, enfin, exterminerait la rue Dubois-Meynardie, où non loin, noire au fond d'un jardin grillagé, se trouvait la maison célèbre du docteur Guillotin.

« Marennes était bien la seule ville de France pour inspirer un tel chef-d'œuvre », riait-elle, en avalant les tisanes de glands qui calmaient un peu sa faim.

 

Les premiers règlements de comptes commencèrent quand l'enfant se mit à bouger dans ses flancs.

Ce furent les hurlements épouvantables de la pauvre mère Bugier, assommée à coups de poing à la caserne de Marennes, puis, un œil en moins, fusillée sur un tas d'ordures et traînée ensuite dans une charrette à travers la ville.

Térésa donnait une leçon d'accordéon à Martial Côme quand la charrette passa sous ses fenêtres, devant lesquelles elle s'arrêta.

Des silhouettes françaises, en affreux béret bouse de vache, ricanaient devant sa porte et Térésa mit les mains sur son ventre.

 

« Ne regarde pas », souffla-t-elle au fils Côme qui écorchait Plaisir d'amour.

Pierre Boursault suivait en vélo la charrette et gueulait plus fort que les autres :

« Collabos au poteau, l'Italienne à la tonte et au goudron. »

Elle porta les poings à ses yeux parce que la tête de la pauvre mère Bugier semblait la regarder, bleuâtre, énucléée, le crâne brisé. Les mains de Térésa montèrent jusqu'à sa tête et enserrèrent son crâne qu'elle crut sentir exploser.

... Elle se souvint brièvement de l'histoire de la princesse de Lamballe dont la tête et le sexe avaient été promenés sous les fenêtres de Marie-Antoinette. Des centaines d'images la soulevaient, lui arrachaient des hoquets, des cris, un sanglot si long que le fils Côme se mit à trembler.

« Continue de jouer, hurla Térésa en ouvrant brutalement la fenêtre, Plaisir d'amour, c'est ça, petit, plaisir d'amour... »

... Tandis qu'elle jouait devant les officiers allemands, ils s'étaient mis à chanter en chœur le refrain de Plaisir d'amour et, enivrés par le chant, avaient oublié Térésa et son accordéon. Immobile devant le pupitre, seule sur l'estrade, elle entendait les chants des nazis envahir la salle et, devant le corps massacré de la pauvre mère Bugier, c'était la rumeur triomphante de ce chœur ennemi qui secouait son cerveau.

 

« Pires... sanglotait-elle à la fenêtre, ils sont pires qu'eux... »

Elle sanglotait si fort que l'on pouvait confondre ses cris avec ceux qui, une heure auparavant, retentissaient dans la cour de la caserne tandis qu'ils défonçaient le crâne de la pauvre femme.

Babert, qui revenait de l'église, surgit rue Dubois-Meynardie et aperçut l'affreux cortège et la tête échevelée, sillonnée de larmes, de Térésa.

« Doux Jésus ! » s'exclama-t-il en faisant le signe de croix, et tourna d'un seul coup son vélo pour foncer vers le tribunal.

La musique. La musique. Elle était à nouveau submergée par la musique. Les chœurs des officiers allemands s'amplifiaient, l'étourdissaient, accéléraient son cœur jusqu'à la folie. Une silhouette en vareuse bleue cracha sur la tête mutilée de la pauvre mère Bugier. Des glapissements montaient telle une marée de vase jusqu'aux épaules de Térésa.

« A la tonte. »

Elle entendit aussi « ordure » puis « roulure » puis « collabo » et plus que tout, enflaient dans son cerveau la musique allemande et, quelques années auparavant, la musique fasciste. Jamais de sa vie, même après la mort de René, même quand Fido était tombé sur elle, sanglant et tiède et son vélo avec, jamais elle n'avait vécu un tel chagrin, suspendue à la fenêtre, bâtie comme celles où agonisaient les pendus de Tulle.

« Tuez-moi, criait-elle, mais tuez-moi donc ! »

Derrière elle, terrorisé, Martial Côme jouait presque correctement Plaisir d'amour.

Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus.

« Voici quelques fleurs », avait chanté en très mauvais français un officier et Térésa l'avait accompagné à l'accordéon.

« Ce sont des fleurs, simples et sincères, des fleurs de poète... »

Entendait-elle seulement les coups de pied dans sa porte et ces voix confuses, violentes, où se détachaient le son très net, l'ordre parfait, la force totale, l'ordre de Monsieur le Juge, accompagné de Babert qui remuait son cou de poule et désignait l'affreux cortège ?

« Cela suffit, disait la voix métallique de Monsieur le Juge. Je vous préviens qu'en temps voulu vous rendrez compte de cet assassinat...

– Mais, Monsieur le Juge... bramait un képi bouse de vache.

– Je vous ordonne de vous taire et de déguerpir de CHEZ MA FEMME. »

... Il monta et la trouva immobile dans l'embrasure de la fenêtre.

« Je vais vous épouser, dit-il d'une voix sourde. Pour empêcher ce massacre. Et puis parce que... »

Il désigna son ventre rond.

« Si je dis " oui ", répondit-elle sans le regarder, ce n'est ni pour me sauver ni pour l'enfant mais parce que bêtement, sauvagement, je vous aime... Continue de jouer Plaisir d'amour », dit-elle encore au fils Côme, en se tournant le front contre le mur, comme si c'était le début de la punition.

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