Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 66 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 18

Térésa a brodé toute la journée mon nom au point de croix sur mes blouses de pension. Bleues, à petits carreaux blancs, blanches, à petits carreaux roses. J'ai été reçue avec une grosse note en composition française et je serais pensionnaire à La Rochelle jusqu'au bac

Dans la valise en carton bouilli, Térésa entasse mon maigre trousseau.

 

... Une valise noire, rapiécée, tenue par des courroies et qui a traversé deux guerres. Le temps de mes propres campagnes est arrivé et tout au fond de la valise, j'ai posé les cahiers de la Femme cent têtes.

Zino a eu aussi sa valise. Il est venu l'autre soir au garage et Térésa sanglotait. A son chagrin se superposait celui d'avoir perdu Babert dont elle a hérité la corne.

« Tout le monde me quitte, disait-elle, vernissée de larmes, son gros mégot à la main.

– Oui, a dit Zino, tu provoques la fuite. »

Il me semble qu'il avait l'air plus amer que méchant. Il a entassé ses dessins dans une valise en faux crocodile qui ne venait pas de chez nous. Il regardait les murs du garage et l'ombre de la maison neuve avec une sorte de nausée. Il portait un costume d'homme et une chevalière en plaqué or avec les initiales d'Antonine qui attendait sur le chemin, dans sa traction noire, avec ses bottes en peau d'autruche.

J'entendais Térésa dire des phrases menaçantes comme « détournement de mineur, brigade des mœurs ». Mais Zino a ricané, posé un genou sur la valise pour mieux la fermer et Térésa avait alors des accents de chienne suppliante :

« Mon petit mon enfant mon amour. »

Zino est parti sans se retourner et la portière de la traction s'est ouverte. J'ai aperçu les bottes en peau d'autruche et la fumée d'une cigarette blonde. Il me semble que Térésa a eu un grand feulement de chatte quand on lui noie ses petits et la voiture a démarré, démasquant Pierre Boursault qui ricanait en nous faisant un bras d'honneur.

Je dois partir demain matin par le car municipal qui s'arrête sur la place d'Armes, tout près du lycée où Monsieur le Juge m'a fait inscrire.

Catherine Lepieu est venue, l'air navré, m'embrasser et me donner des confitures, des boîtes de biscuits, en cachette de son mari.

Je suis allée également frapper aux volets de Nonno pour lui faire mes adieux et j'ai dû attendre longtemps avant d'entendre ses pieds se traîner jusqu'à la porte.

... Nonno est si vieux qu'il ressemble à un petit arbre givré. Sa flûte est désormais enfermée près du portrait de Zia, sur le piano muet. Nonno a toujours son smoking mais si usé que l'on pourrait le déchirer rien qu'en l'effleurant.

« Ha, a-t-il murmuré, sa pipe éteinte à la bouche, è finita la commedia... Tu ne me reverras pas, Océan. Et ce n'est pas triste. Avant la Toussaint je dormirai là-bas... »

Il s'est même mis à rire en secouant son crâne tout blanc « Pas triste du tout... Tout a été une bonne farce. »

Puis il m'a regardée des pieds à la tête et a murmuré si bas que j'entendais à peine :

« Tu iras loin, petite. Tu iras loin... Mais le Bouchot sera ton tourment. Dans tes nuits, dans tes rêves, dans tes amours... »

 

Et il m'a mis dans la main tous les pauvres billets qu'il possédait :

« Mon héritage, Océan... Si tu vois ton père demande-lui bien pardon de ma part pour lui avoir coûté une roue de Bugatti. »

 

Dans le jardin, il y a les caisses et les meubles qui vont occuper la maison enfin achevée. Térésa va se retrouver seule dans dix belles pièces et Nonno secoue la tête :

« Ma... en fait de bonne farce, les hommes ont toujours de l'imagination. Il n'y a que pour le bonheur qu'ils soient complètement nuls. »

Ma dernière nuit, je la passerai au garage. Jamais je ne pendrai la crémaillère. Pourtant Térésa, fiévreuse, me répète depuis le matin :

«Tu auras une belle situation. Tu vas faire de grandes études. Tu écriras de beaux livres. Le Bouchot t'attend. J'en suis la gardienne, la vestale. Pars. »

Elle a posé le gros réveil sur le jerrican qui m'a servi de table de nuit. Demain, il sonnera très fort à cinq heures et, pour la dernière fois, j'ouvrirai les yeux sur le garage, la Bugatti, le jardin baroque où pousse déjà une étrange plante, mi-figuier, mi-chèvrefeuille.

« C'est là-dessous que j'aimerais mourir », dit Térésa.

Silence, ma mère ! En matière de mort on est bien plus exaucé qu'en matière de vie.

 

Le tic-tac du réveil m'empêche de dormir, occupe toute ma tête, épouse le rythme de mon sang. Colin est parti. Je ne reverrai plus Colin. Ni Nonno.

... On a trouvé la cabane de Colin fermée à clef avec les restes de son violon brûlés dans le poêle près de l'établi. Le père Bonnard dit l'avoir aperçu, sac à dos, sur la route de Bordeaux. Il avait dit un jour à Antoinette: « Je partirai dans les îles aux fleurs étranges. »

Il n'épousera pas Antoinette Bonnard. Il n'ouvrira plus les bras pour moi. Etions-nous des albatros tombés là, déjà blessés, désarticulés pour les mêmes motifs? ceux qui portent un nom étrange, mal compris ici : la Passion?

Le réveil chemine, monotone, obsédant, austère. Il m'emmène peu à peu vers l'aube pâlissant derrière le carreau du vasistas.

« Dors, murmure Térésa, vaincue de tristesse, dors. Demain tu seras fatiguée. »

Elle soupire encore :

« Partir est une grande chance. Ne regrette rien. Ne regrette personne. »

 

J'ai le mal de mer dans le car Citroën qui a emmené Térésa à Lourdes. Je grelotte sous mon petit manteau bleu, donné par Catherine Lepieu et raccourci par Térésa. Le nez contre la vitre, je regarde les marais. Tous mes pas y sont marqués. Je les vois, blanc phosphore, qui suivent jusqu'à mon ombre. Que mon fantôme y erre un jour, cela ne m'étonnerait pas. J'en suis l'unique habitante. Plus encore que les ostréiculteurs, j'ai habité les marais. On ne peut pas s'imaginer à quel point. Ils allaient m'enliser, me statufier toute vive et pourtant je les pleure. Ils ont tout aiguisé en moi. Le sens de l'observation. Le regard aussi incisif que celui des poules d'eau. L'odorat des chiens de Frizamour. L'envie d'entendre battre aux oreilles la musique du langage. Ils furent mon tombeau et ma liberté. Ils furent le plus sûr chemin vers les bras de Colin.

... Nous nous garons sur le transbordeur. Il fait encore nuit. Il y a huit ans, Monsieur le Juge renversait sur le dossier de la Bugatti un visage libéré. Par la fenêtre du car, surélevé par rapport aux voitures, j'ai remarqué une traction noire et un bout de bottes en peau d'autruche. Zino a les pieds posés sur la valise en faux crocodile.

Nous avons traversé la Charente sans même croiser nos regards.

« Mâme René ! crie Antoine Chenillot à Térésa, essoufflée, qui tire seule les meubles dans le Bouchot tout neuf. Va falloir faire de la place: Monsieur le Juge a acheté une nouvelle Bugatti. »

Et il ajoute, devant la maison déserte, ouverte, vide :

« Eh bien, dites donc, mâme René. Heureusement que la construction est enfin terminée, sinon je me demande bien où vous auriez couché.

– Dans le poulailler », dit-elle.

Avon, 16 février 1982.

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