Le Bouchot
Chapitre 23
En fait, c'était le guignier de Pierre Boursault qui flambait et Térésa remarqua immédiatement que le portail était ouvert.
Thomas Côme sortit de la Versailles en jurant.
« Pourvu qu'on puisse éteindre avant le réveil des voisins », songea Térésa.
Elle se souvint du tuyau d'arrosage vissé au robinet du jardin.
« Pourvu que l'eau ne soit pas gelée ! »
Malgré ses escarpins, elle courait, ivre de mépris pour l'homme inutile qui se contentait de jurer tout en se réjouissant secrètement.
Le Bouchot était éclairé, et installé sous le figuier, une couverture sur les genoux, Nonno jouait la Pie voleuse tandis que Zia souriait aux anges.
Océan et Zino, assis sur une autre couverture, regardaient l'incendie. Nonno détacha la petite flûte de sa bouche quand il vit Térésa en train de dérouler fiévreusement le tuyau d'arrosage.
« Néron devant Rome, dit-il.
– Ce que je m'amuse, ce que je m'amuse », disait Zino en se roulant sur le dos.
Alors Térésa se mit à crier et nous jeta à toute volée sa blague à tabac dans laquelle était roulé un billet de 5 000 francs.
« Parasites ! Assassins ! »
Tout en tirant le tuyau d'arrosage nous vîmes au tremblement de ses mains qu'elle allait entrer dans une colère épouvantable.
Cela commença par une série de hurlements en italien et qu'elle s'en foutait de réveiller tous les voisins et encore davantage si le feu nous exterminait. Puis elle tomba à genoux près de la pompe en se tapant le front à terre et sanglota avec violence sur ses poings fermés.
« Cosa c'è ? » disait Zia, navrée.
Zino la regardait avec curiosité tandis qu'Athos aboyait et tournait autour d'elle.
« Ma... disait Nonno, c'est une grande sentimentale... Et elle tient à la vie... »
Et moi, je me mis à souffrir. De plus en plus, au fur et à mesure que ses pleurs se transformaient en gémissements et hoquets. Je me mis à souffrir à cause de la blague à tabac presque plate malgré le billet roulé. Je me mis à souffrir à cause de cette femme grotesquement emmêlée dans un tuyau d'arrosage. Je me mis à souffrir pour avoir été un crachat parmi ceux qui l'atteignaient. Je me mis à souffrir à cause de la robe de concert qui lui gelait le dos.
« Plus tard je te couvrirai d'or, dis-je tout bas. Je te ferai reine et t'apporterai ton café au lit. Je t'emmènerai à Venise dans un wagon de première classe... »
Mais la voilà tressautant sur le dos, Térésa. Emettant des râles où reviennent les mots :
« Mourir à cause de ceux que l'on aime... »
Et elle se traîne – à la grande joie de Zino – sur les genoux en s'arrachant les cheveux. Elle nous maudit en italien.
« C'est une crise de nerfs, dit Nonno. La plus grande des vertus est le contrôle de soi. »
« Je te couvrirai de satin, dis-je tout bas. Je te ferai un trône de tout ce que tu aimes. Je t'emmènerai en voyage. Je t'achèterai un manteau et des belles chaussures... Je ne sais encore comment mais je bâtirai une cathédrale à ta gloire... Je suis la seule à t'aimer... »
Elle a posé ses poings sur ses yeux comme lorsque les FFI hurlaient sous ses fenêtres : à la tonte ! à la tonte ! tête au goudron !
« Si on a voulu brûler Boursault, c'est pour toi, pour te faire un cadeau, dis-je à haute voix. C'est pour toi... »
M'a-t-elle entendue? Mieux que mes paroles, la tonalité musicale de l'amour semble l'atteindre dans sa nuit et elle lève vers moi un visage brusquement calmé.
« C'est pour te faire une surprise, dis-je. C'est un cadeau. Pas une méchanceté... »
Cependant Thomas Côme entrait dans le jardin, œillet fané à la boutonnière.
« Ça s'éteint, mâme René, brame-t-il. Ollé juste les branches qui ont flambé...
– Oui, dit-elle en lui faisant face, vous avez raison. Ce n'est juste qu'un feu de paille. Juste un petit accident.
– Je me demande ce qui a pu se passer, dit-il cauteleux.
– Mes parents et mes enfants se le demandent aussi », dit-elle vivement.
Thomas Côme avait posé sur le gravier son accordéon qu'elle porta seule.
« Bon, dit-il, eh bien, salut la compagnie. J' m'en vas me coucher, vu que demain y a la marée... Les huîtres, elles s'occupent pas que ce soit dimanche. Bien le bonsoir... »
Il s'en alla, tout en jetant des regards circonspects sur le feu éteint, et Térésa nous jeta durement :
« Nous avons de quoi manger et s'il le faut, pour vous nourrir, je ferai la putain. »
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