Le Bouchot
Chapitre 29
L'archiprêtre Pingoin tonnait tout le jour. Il tonnait au catéchisme, il tonnait à la messe, il tonnait chez les particuliers, il tonnait dans les noces, les enterrements, les baptêmes.
« Fan de loup, disait le pays, il réveillerait les agonisants pendant l'extréme-onction... »
Ancien aumônier de la guerre de 14, il nous racontait, pendant le catéchisme, des scènes affreuses de jambes coupées sans anesthésie et conversions brutales d'hommes-troncs.
Zino se tordait de rire, au dernier rang, sous la statue de Jeanne d'Arc encerclée de cierges allumés.
Babert aidait au catéchisme, en nous faisant répéter le « Je-crois-en-Dieu-Tout-puissant ». L'examen du catéchisme avait lieu dans l'allée de l'église, glaciale, où pendait une caravelle attachée très haut sous la voûte. Debout devant le chœur, l'archiprêtre Pingoin nous interrogeait d'une voix d'enfer :
« Qu'est-ce que Dieu ?
– Rien », avait répondu Zino au scandale de tous.
Babert tordait son cou de poule et soufflait désespérément.
« Rien, répétait Zino. Personne ; Dieu se nomme Personne et on lui a crevé un œil. »
Alors l'archiprêtre Pingoin était entré dans une colère folle et avait giflé Zino sous la statue de la guerrière qui souriait de ses lèvres en plâtre.
Babert Labbé poussait des petits cris navrés et l'archiprêtre Pingoin tonnait :
« Taisez-vous, Babert. Et toi, drôle, je vais aller voir ta mère. Si l'un de vous me répond une telle horreur, vous savez ce qui va lui arriver ?
– Oui, oui, glapissaient tous les gamins.
– L'ENFER ! hurla l'archiprêtre Pingoin, en lançant vers nous ses poings fermés. L'enfer ! Vous rouler à jamais dans les flammes! Etre transpercés comme saint Sébastien par les flèches du démon ! Ne jamais voir le Seigneur mais hurler pendant des siècles et des siècles sur un gril ! Vous m'entendez, drôles?
– Oui, oui, balbutiaient les mômes.
– A genoux ! tonna l'archiprêtre Pingoin à Zino qui avait l'air de s'ennuyer. A genoux, futur damné ! A genoux jusqu'à la fin du catéchisme, en attendant d'être à genoux jusqu'à la fin des siècles et des siècles ! Et chaque dimanche tu seras à genoux dans l'allée, devant tout le monde ! A trois mois de la communion, répondre par un blasphème à une sainte demande! »
Il avait une manière de prononcer « blasphème » en s'arrêtant sur le a comme au seuil d'une grotte noire, puis il glissait sur le ème avec un roulement de gorge qui faisait frémir les demoiselles Tarpin, jumelles très pieuses, vêtues en curés :
« Mais que se passe-t-il ? » bégayaient-elles à l'oreille de Babert, consterné.
« La vie éternelle, continuait l'archiprêtre Pingoin, de plus en plus noir devant l'autel, commence dès la première seconde de vie. La damnation aussi. Le châtiment sera implacable, drôles, vous m'entendez ? »
Toutes les têtes oscillaient de haut en bas, sauf celle de Zino qui réprimait des bâillements.
Curieux, il suivait le reflet de l'ombre derrière la soutane qui s'agitait telle une houle avant les grandes marées.
« Te rends-tu compte de ce qu'est l'enfer? hurlait la soutane.
– Oui, dit Zino. Très bien. »
Le soir même, l'archiprêtre Pingoin enfourcha son grand vélo hollandais et monta la côte du Bouchot où il croisa le tracteur d'Auguste. Il sauta à bas de son vélo devant le portail ouvert. Une pétarade lui parvenait du garage : Antoine Chenillot faisait tourner la Bugatti dont le capot était levé. Entre deux explosions, Mozart traversait l'air aigrelet de mars, sur un air de flûte.
« Bien le bonsoir, monsieur le curé », dit Antoine Chenillot en portant deux doigts à sa casquette.
L'archiprêtre Pingoin avait posé la bicyclette contre le mur du garage et, fasciné, considérait le moteur formidable.
« Elle appartient à Monsieur le Juge ? demanda-t-il.
– Oui, répondit Antoine Chenillot, le buste englouti dans les cylindres. Il me l'a confiée avant son départ pour la Tunisie.
– Nous avons une mission là-bas, dit l'archiprêtre Pingoin, hypnotisé par la boîte de vitesses au plancher et le grondement de locomotive qui ébranlait le capot.
– Mâme René est chez elle », dit la voix étouffée d'Antoine Chenillot.
Alors, à grandes enjambées furieuses, l'archiprêtre Pingoin fonça vers la porte du caravansérail mais s'arrêta, saisi au bas de la soutane par les crocs furieux d'un affreux cabot borgne.
L'archiprêtre Pingoin entra en tonnant :
« Qu'est-ce que c'est que ce suppôt du Diable qui m'a mordu au mollet ?
– C'est Athos, dit une voix entre deux quintes de toux. Il est un peu vif mais pas méchant... Vous pouvez aller faire constater à la gendarmerie... Athos est très mal vu... Athos ! Athos!
– Ah non ! tonna la grosse voix. N'appelez pas cette vilaine bête, je vous en prie.
– Voyons, monsieur le curé, Athos est chez lui. Il vous a témoigné à sa manière son affection. C'est un jeune chiot, que voulez-vous, et avec son œil en moins il ne discerne plus très bien le bon du mauvais. Et comme souvent le mauvais se présente, alors...
– A deux mois de la communion, votre fils a dit que Dieu c'était RIEN, PERSONNE. Avec un œil crevé...
– Eh bien, cela prouve que s'il ne va pas à l'école, il a quand même des lettres, dit Térésa en s'accoudant aux coussins et attirant à elle sa blague à tabac. Où est le mal?
– Partout, gronda l'archiprêtre Pingoin en considérant les murs biscornus, les portraits étranges, les dentelles mortes, le pressoir de Zino, partout.
– Je ne vous le fais pas dire ! » s'exclama Térésa en lui tendant un gros mégot roulé.
Mais l'archiprêtre Pingoin eut un geste brusque de refus. « Vous ne fumez pas ? dommage. Et à part cela, monsieur le curé, quel bon vent vous amène ?
– Je viens de vous le dire, tonna-t-il plus fort.
– Ah, je vois. Ce n'est pas un bon vent mais une tempête. Je pensais que la colère précipitait en enfer au même titre que tout le reste... Faites attention, monsieur le curé. Vous savez ce qu'est l'enfer ?
– Je ne suis pas venu pour ergoter mais aider à sauver ! » tonna-t-il, très rouge.
Nonno joua à ce moment une insolente petite phrase de Boccherini.
« Ah... aider à sauver... bien sûr. Voilà une tâche très noble et nul ne saurait vous en blâmer, dit Térésa en tirant sur son gros mégot. Mais pour sauver, encore faut-il avoir affaire à des âmes perdues.
– Eh bien, permettez-moi de vous le dire que votre fils l'est déjà et vous tous, si ça continue.
– Qu'est-ce qui continue? dit-elle, reprise par une quinte de toux.
– Mais tout ! tout ! explosa-t-il. On vous voit jouer dans les noces, vous la femme d'un notable qui a eu pitié de vous... On vous voit fumer ces horribles mégots, ne jamais donner l'exemple chrétien à vos enfants, pas une seule fois vous n'avez fait vos pâques... Il paraît que vous invoquez les esprits – que Dieu les garde – sans cesse vous êtes en dispute avec votre voisin... Tout! vous dis-je. Il faut vous ressaisir, ma pauvre femme... Et cette autre malheureuse créature qui vit parmi vous... Si, au moins, elle, je peux l'aider à se retrouver...
– Vous voulez parler de Mlle Emma di Garessio ? » demanda Nonno très froid, en se levant.
Térésa s'émut, car une seule fois elle avait vu Nonno en colère.
Lors d'une intrusion fasciste dans leur villa, à San Remo. Et la colère avait commencé par ce ton très sourd, venu de loin, de la zone fraîche où l'inimitié humaine ne vieillit jamais.
« N'est-ce pas, continua Nonno en marchant sur l'archiprêtre Pingoin qui recula, n'est-ce pas que vous voulez parler de Mlle Emma di Garessio ? »
A chaque « n'est-ce pas », l'archiprêtre Pingoin regagnait à reculons la porte restée ouverte et il faillit trébucher sur la marche du jardin.
« Andate fuori, dit Nonno. Tournez vos talons d'ici. Vous l'avez fait remarquer : nous ne sommes pas intéressants. Nous n'avons même plus d'identité. Même le Bon Dieu nous a oubliés. Et encore, nous nous offrons le luxe de ne jamais songer à l'Enfer ni au Mal. Or vous n'avez que ces mots à la bouche. Bien le bonsoir, monsieur l'archiprêtre Pingoin. Nous sommes désolés, croyez-le, que nos enfants profitent mal de votre enseignement. Espérons que le nôtre peut les convaincre davantage sur l'idée de l'éternité... Mais je crains bien que nous ne parlions pas de la même chose ni du même Dieu. »
Et d'un sec petit geste, Nonno claqua la porte du Bouchot et reprit tranquillement la sonate que Mozart composait peu avant sa mort.
« Tu joues comme avant, dit alors Térésa, que cette visite semblait avoir épuisée. Je veux dire, du temps où le mandat arrivait...
– Eh bien justement, dit Nonno en sortant un carré blanc de sa poche. Je voulais te faire la surprise. L'aumône est arrivée tout à l'heure pendant que tu dormais. Le facteur reviendra demain. »
Et parfaitement évanescent, Nonno retrouva Mozart.
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