Le Bouchot
Chapitre 33
« Où est ma statue ? Océan, Zino ? Vieni ! On me tue, on me vole, on me pille... Et le mandat qui tarde toujours... Le mandat de misère... S'il n'y avait pas mes cours de musique et les moules de Babert et le pot de soupe de Catherine Lepieu, je me demande comment on ferait. La musique, c'est la misère... Mais, la musique c'est comme le Bon Dieu, ça devrait être gratuit pour tout le monde... Où est ma statue? qui l'a prise ? qui l'a cassée ? je l'avais remise là pour ne plus céder au désespoir... c'est ridicule le désespoir, du temps perdu, un manque d'honneur... Océan ! Zino ! Si vous l'avez cassée, enfer sur vous, mais je vous pardonne ! Elle était sacrée, cette statue, vous entendez? sacrée... Et ce pauvre chien qu'il a fallu tuer à cause des dénonciations de Boursault... Nazi de Boursault, milicien, immondice de milicien! Tous les jours à se plaindre à la mairie qu'Athos lui casse sa vigne, mord sa bonne femme couverte de ses bleus à lui... C'est Boursault que la loi aurait dû faire piquer, pas Athos... Et la petite qui ne me parle plus, me cracherait dessus si elle le pouvait. Mais qu'est-ce que je pouvais donc bien faire ? C'est une lourde responsabilité une famille pareille. Tous sur mon dos, à me bouffer la laine sur les reins et les reins avec... Dio mio, je les aime trop, voilà où le bât blesse... L'autre, là, dans son cadre en verre, il n'a pas hésité, la colonie, la belle vie, les Bugatti et sa pension sous-alimentaire quand il y pense... Où est ma statue ? On m'arrache les tripes vingt fois par jour. Et cet autre, là, dans son cadre orné de roses en bois, caro, caro. René, Renato mio, mio amore... Le bonheur, c'est du venin. Aujourd'hui, on aurait pu le guérir de sa tuberculose. Un si beau jeune homme, a dit le pays, un si grand amour... Où est ma statue ? enfants de malheur, enfants de douleur. La petite qui était si douce... Une vraie poupée... J'aime tant lui nouer des rubans blancs dans les cheveux et la voir dans sa robe d'organdi... La couvrir de mes bijoux... Océan... Océan Atlantique... Océan d'argent, de lumière, ma petite Reine adorée... Pourquoi cette haine ?... Elle ne parle plus, elle ne mange plus, elle arrive le soir couverte de boue... Son chien, je sais, j'aurais dû le donner à Babert ou au docteur Frizamour... Il l'aurait mis avec sa meute... Mais non, un chien, cela ressemble à l'amour, ça flaire le chemin en aveugle, ça revient toujours pour mieux s'encager encore. Pour le donner il fallait ne pas l'aimer... Où est ma statue? J'aurais dû la laisser en terre, ça porte pas chance de déterrer les souvenirs, les sales souvenirs fascistes... Pas plus fascistes que les souvenirs. Un vrai banc de moules dans le crâne, des coquilles vides, qui coupent le cerveau en mille morceaux. Où est ma statue ?... Et Zino, mon Dieu, mon prince... pourquoi toujours la haine en lui, povero piccolo, il est né sous les bombardements, ce n'est pas de sa faute... Quand les avions ont rasé le clocher, je me suis accrochée au cou de Monsieur le Juge... Qu'il était beau, le juge d'instruction... Et Zino s'est retourné en moi. Trois fois. Epouvanté. Il est né tout noir et épouvanté... Où est ma statue ? Et moi ? je ne la connais pas, l'épouvante? à Garessio, quand les fascistes nous ont fait aligner contre un mur... J'avais mis le violoncelle contre moi comme s'il allait me protéger des balles... Et Nonno qui remuait sa belle tête fataliste : " Il faut bien mourir un jour ou l'autre ", a-t-il dit à Zia qui tremblait. L'épouvante... Les balles ont fusillé le mur. " De l'intimidation ", a dit le chef... J'avais envie de rire... Le violoncelle avait l'air d'un ami très cher, impuissant, sentant bon le buis bénit et la cire. J'avais envie de rire, surtout que nous restions raides, cérémonieux, nous croyant morts. Alors, ils nous ont tout pris, carte de travail, maison, fourrures. Mais il y avait la France... Terre d'exilés... Seulement, voilà, on n'avait pas prévu le pire ; ils n'aiment pas la musique. J'avais tout prévu, même la mort, sauf ça. Les gros sous, ah, oui, d'accord, mais la musique... Pour plaire aux Français, il eût fallu être un gros maçon obscène, un Rital... Océan ! Zino ! ma statue ! Porco Dio, ma statue ! France de malheur. France de chiens... Chiens crevés. La France, quand elle vous recueille, c'est un peu Boursault avec Gertrude... Le mépris. Le bec-de-lièvre. Les racines cuites à l'huile de ricin... Océan! Zino! Pourquoi je me tourmente pour cette statue ? Le pendule... oui, le pendule, je la trouverai avec le pendule. »
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