Le Bouchot
Chapitre 9
Les premiers jours de notre aménagement au Bouchot, Nonno errait du caravansérail au pressoir, cherchait ses partitions de musique pendant que Zia brodait lentement et interminablement un abécédaire de Renata.
Couverte des bijoux de cette dernière et habillée en souillon, Térésa sifflait, chantait, jurait en piémontais, les yeux rouges, la tabatière à la ceinture. Le portrait de René fut le premier objet qu'elle accrocha au-dessus de son lit. De caisses en malles, en meubles, elle courait et l'âcre odeur du tabac gris flottait autour d'elle. Des chapelets de souris lui filaient entre les pieds.
« Ma, disait Nonno, toute installation en chasse une autre. Sauf qu'il est moins facile aux hommes de s'installer dans un morceau de gruyère. »
II n'y avait pas que les souris! Cafards, punaises, puces, mille-pattes, orvets nous faisaient bondir vingt fois par jour. Térésa, armée d'une grosse bombe de Fly-Tox, mitraillait murs et plafonds. D'atroces rubans gluants y furent accrochés. Les pieds sur le ciment, entourée d'insectes rampants, Zia jouait inlassablement Schubert, un sourire céleste aux lèvres puisque Nonno, désormais, partageait sa chambre. Dans l'abécédaire, elle brodait, avec des fils d'or, les lettres de son nom.
« Ma... c'est le privilège de l'âge, disait Nonno. La guenille se fissure. Le sexe est effrité, annulé. Dans trente ans d'ici – même pas – on mélangera nos os dans la même caisse et nul ne s'en choquera... »
Zino, pâle, maigre, dessinait une Bugatti en forme de cercueil avec des squelettes d'enfants accrochés au porte-bagages. Catherine Lepieu, navrée, s'approchait du portail, longeait les ronces du jardin et passait à Térésa, par la fenêtre, des fromages de chèvre, des œufs, de la soupe aux pois. Babert Labbé allait de plus en plus à la messe et, radieux, sonnait de la corne devant le massif d'hortensias. Sa voix de castrat nous parvenait :
« Moules... ma moule est fraîche... »
Puis il frappait au carreau :
« Mâme René, j'ai dit trois actions de grâce pour vous et je vous ai apporté des moules. »
Dès notre installation, Térésa entreprit la lessive sur le ciment. Elle fit un tas du linge à laver et, désormais, une fois par semaine, nous vîmes ce spectacle.
... Le linge était entassé entre le puits et le robinet du jardin, non loin des affreux cabinets en bois où Boursault déféquait porte entrouverte pour mieux nous surveiller. Mégot à la bouche, les poignets entourés de diamants, Térésa tirait en ahanant ses seaux d'eau glacée, remplissait le bac en ciment, enlevait ses chaussures, retroussait le tablier de tâcheron. Elle lavait le linge avec ses pieds et Catherine Lepieu s'indignait :
« Oh mâme René... une dame comme vous... Vous allez attraper du mal... »
Et Térésa sautait, tournait, véritable toupie entourée de mousse.
Les jambes écrevisse, elle sortait du bac en ciment, remettait ses chaussures sans forme, et hissait avec des cris de batelier bagnard les draps tordus qu'elle jetait ensuite dans un cuveau à vigne sous le robinet du jardin armé d'un vieux tuyau d'arrosage. Tuyau braqué sur le cuveau, Térésa cinglait le linge en chantant : « Ris donc, Paillasse. » Et Nonno, debout derrière le carreau, hochait la tête :
« Ma... ecco la première machine à laver le linge... »
Ensuite vers le milieu du jour, Térésa courbée en père Noël sans jouets portait la hotte pleine.
Le linge était étendu sur les fils de fer crochés entre le figuier et le mur mitoyen de Boursault.
Parfois un oiseau mort ou un crapaud crevé était jeté à toute volée sur les draps très blancs et Boursault, non reculotté, sortait de ses cabinets en ricanant.
***
Puis il y eut le désherbage où, bêche et pioche à la main, Térésa ressembla à un mulet.
Elle disparaissait sous des brassées d'orties et des fagots de ronces qui ne la piquaient même plus.
« Ma... un arbre qui marche », disait Nonno.
Branches et chiendents s'entassaient près du portail et brûlaient lentement.
« Vous n'avez pas le droit de brûler les herbes, disait Boursault. Je vas vous dénoncer à la mairie. »
Et lentement Térésa créa le Jardin.
« Tu verras, disait-elle. Ce sera un chef-d'œuvre. Un jardin console de tout. »
Elle n'y mit que des fleurs et des tomates car les tomates ressemblaient à des fleurs.
« Vous devriez planter des légumes, disait Catherine Lepieu en lui passant par-dessus la haie des plants de roses, d'oeillets et des oignons de dahlias. Les légumes sont plus utiles.
– Seul l'inutile permet de survivre, ma brave amie », soufflait Térésa, les poings prisonniers entre les bras de la charrette, les sécateurs dépassant de la poche du tablier de tâcheron où pendait la tabatière.
Les fleurs : tous les lilas, tous les muguets, les aconits, les roses, les géraniums, les œillets de poète, les roses blanches, roses, jaunes aux grosses lèvres d'éléphant. Tulipes, glaïeuls, et le chèvrefeuille que Babert aida à planter au-dessus de la tombe du Diable en érection. Le Bouchot était cette sombre médaille crevassée avec pour envers le paradis éclatant du jardin.
« Vous avez la main verte ! s'exclamait Auguste Souillard. Pour sûr, vous avez la main verte...
– Ma... à défaut de la main pleine », disait Nonno.
Et timidement Zia traîna sous le figuier le fauteuil de Renata et entreprit de remplir de fil d'or le prénom de Nonno.
***
Le Bouchot penche de plus en plus du côté du pressoir.
« C'est un mauvais terrain, dit Catherine Lepieu l'air navré. Jamais cette maison n'a tenu vraiment debout. »
Les meubles glissent parfois. Rarement on retrouve les objets à leur place exacte.
Térésa nous lit tous les soirs les Misérables sous la lampe à pétrole. Nous en sommes à « Tempête sous un crâne ». Nonno tire sur sa pipe éteinte et Zia a serré contre elle le mantelet en guipure quand Fantine a fait arracher ses dents pour payer la pension de Cosette. On entend le bruit d'une tapette. Zino sort triomphalement du pressoir, un rat éclaté au bout des doigts.
Térésa a dû mettre encore une bassine sous le toit. Il pleut sur nos lits. Mais ce n'est pas grave. Nous allons vers le beau temps.
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