Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 16 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 12

Auguste Souillard descendait régulièrement chercher son pain en tracteur. Cela lui permettait de passer par-derrière la vigne à Boursault et de faire jouer tous les jours son droit de brouette, car il possédait cinquante centimètres du côté du chemin de la vigne.

Casquette posée visière en arrière, Auguste Souillard s'arrêta devant le portail où Térésa, mégot éteint à la bouche, portait à pleins bras des ronces à brûler.

Contemplant la miche de pain ficelée au rétroviseur cassé, Auguste réfléchissait. Depuis des mois sa famille de Nodes le tracassait au sujet de son frère, Gustave Souillard trouvé mort d'une balle dans la tête et la tête fichée dans un tas de moules brouagines.

Marco Poluchot, capitaine de la gendarmerie, avait conclu à un suicide mais les beaux-frères et les cousins tracassaient Auguste, héritier de la petite maison de Nodes ainsi que d'un parc à huîtres. Et Auguste aurait bien aimé en causer à Monsieur le Juge, car au fond, ça l'embêtait un peu que la famille de Nodes remette sur le tapis la mort de Gustave avec des airs de l'accuser.

 

Courbée sur les ronces qu'elle tassait à coups de pelle, Térésa ne le voyait pas et Auguste dut répéter :

« Mâme René, v'nez donc à souper ce soir après la débauchée1. J'a à vous causer. »

De sa fourche, Térésa contrôlait le feu. Elle profitait des premières flammes pour allumer le mégot à une branche. Et c'est à ce moment qu'elle remarqua le tracteur et les grands signes d'Auguste qui lui faisait signe d'approcher.

« J'a à vous causer, dit-il en se penchant du siège en cuvette trouée. Et ça regarde personne, ajouta-t-il, évasif, en baissant la voix.

– J'emmènerai les enfants, dit Térésa ; je passerai par le jardin de derrière. »

Enveloppée de son vieux manteau, tabatière à la ceinture, un gosse à chaque main, Athos sur les talons, Térésa se rendit ce soir-là à sa première et unique invitation. Les amis de Monsieur le Juge n'étaient pas ceux de Térésa. Monsieur le Juge avait toujours été invité seul et dînait aux tables bourgeoises, sur des nappes amidonnées, au milieu des cristaux et les femmes se penchaient vers lui, parfumées, bruissant dans la soie.

Même la famille de Monsieur le Juge n'invitait jamais Térésa.

« Ce n'est pas grave, disait-elle à Nonno. Les ploucs, ce sont eux. »

 

Quant à Nonno et Zia, ils étaient, je crois, encore plus dédaignés que les Martiniquais qui venaient louer leurs bras pendant les vendanges.

« Ma, disait Nonno, cela ne fait rien. Leur plaire ce n'est pas plaire. En Italie nous ne les aurions pas voulus en bout de table. Tout est bien ainsi.

– Et Monsieur le Juge est de leur bord, soupirait Térésa.

– Femme pas défendue femme vaincue, disait Nonno.

– Sans doute. Mais il y a du bon. Moins on voit de monde, mieux on se porte. Et puis ma tabatière gêne tout le monde sauf moi. Comme ton chien, Océan. Tu verras, c'est cela la liberté. Plus de statut social, rien, rien, que soi. Je veux dire : la liberté du pauvre.

– La liberté... ma... je dirai plutôt l'exclusion, ajoutait Nonno.

– Parfois, ça monte à la tête, l'exclusion. Ainsi Auguste Souillard... Plus personne ne lui parle, alors... »

Elle fit le geste de porter un fusil à sa tempe.

« Ma, dit Nonno de plus en plus paisible, ceux qui se tuent sont toujours aidés par les autres. »

 

Il faisait presque nuit quand nous poussâmes le portail fabriqué par Auguste, à savoir un ensemble de barbelés entrecroisés sur des couvercles de cageots à huîtres.

Le jardin où perçaient des têtes de poireaux n'était qu'un entrepôt de fils de fer, cageots vides, parpaings entassés, cailloux en tas, chaînes de puits, avec sur le côté, des clapiers remplis, oies, canards et dindons qui déambulèrent à notre rencontre, et un parc malodorant dans lequel grognait un cochon.

Coutelas en main, cuissardes violettes, vareuse bleue, visage grêlé et casquette vissée, Auguste Souillard nous attendait sur le seuil, en train de déboucher une bouteille entre ses genoux. Il me fit penser à Jean Valjean au bagne de Toulon.

L'unique pièce était éclairée par une unique ampoule et un papier tue-mouches pendait, où se débattait jusqu'à la mort un essaim noir. Les moustiques obscurcissaient entièrement le plafond et, posé sur un trépied, dans la cheminée, cuisait un canard dans une cocotte en fonte. Assis à cheval sur le banc, Auguste surveillait la cuisson avec une grande pelle en bois, tout en ouvrant des huîtres posées dans une caisse devant lui et dont il jetait les coquilles dans un seau à serpillière.

Il avait mis le couvert ainsi : quatre assiettes creuses, ébréchées, gravées d'un coq, entourées de fourchettes et cuillères, étaient posées les unes à côté des autres. Les verres étaient noirs, culottés depuis toujours, et tout un côté de la table supportait l'amoncellement des soupières, engins ménagers, coutelas, terrines, œufs dans un panier, savonnette de toilette, ovule du savon à barbe, blaireau dans un bol, fromages en vrac sur une planche, bouteilles pleines de toiles d'araignées et toiles d'araignées sur les victuailles étalées.

Trois chiens dormaient avec de grands soupirs auprès du feu et un autre, enchaîné, nous surveillait du haut du lit, recouvert d'un édredon râpé sur lequel était posé une poupée gagnée à la foire.

Quand nous entrâmes, il y eut d'abord l'énorme charivari des chiens qui n'aimaient pas Athos et Auguste attrapa un grand fouet pendu sous sa carabine, au-dessus de la cheminée, sur le rebord de laquelle trônait sous globe une couronne de mariée.

Les chiens se calmèrent et Athos s'assit à côté de moi, prêt à mordre. Mais Auguste avait l'air très content et poussa vers nous la soupière où trempaient les migeots, tandis qu'il battait dans une jatte fêlée ornée de marquises une grosse omelette aux champignons.

Après la soupe aux migeots, pendant que l'omelette cuisait, il ouvrit les terrines de pâtés et sortit d'un seau les moules qui trempaient. Il arrosa le canard à la louche, secoua la poêle et nous servit une énorme part d'omelette.

Puis, sans rincer la poêle, il la remit sur le trépied et y versa les moules.

Sans parler, il posa alors devant nous les huîtres avec les saucisses grillées. Il se servait de grandes rasades de rouge et gobait des escargots crus en nous faisant signe d'en faire autant.

 

Toujours à cheval sur son banc, il avalait, buvait, posait les moules à l'éclate à côté de la soupière et arrosait toujours le canard de sa main libre.

« Vrai de vrai... » disait-il de temps à autre

Les mouches crevaient par dizaines, nos mains giflaient les moustiques qui nous agressaient sans répit et nos assiettes ne cessaient pas de se remplir. Entre deux plats, Térésa roulait un mégot et son visage s'éclairait, s'y dessinaient les traces du sourire, puis du rire, puis du bien-être.

« C'est tout de même plus sympathique que les dîners mondains de Monsieur le Juge », murmurait-elle, épanouie.

Alors, la porte mal jointe s'ouvrit et le cochon entra dans la pièce dont il fit le tour, les yeux mi-clos frangés de cils blonds, le groin rose levé vers le plafond noir et le derrière tire-bouchonné de purin.

« Allez coucher ! grogna Auguste, avec la même basse de gorge que l'animal.

– Laissez-le... Il n'a pas l'air de se trouver mal ici... Et il est plus amusant à recevoir que la famille de Monsieur le Juge... »

– J' va l'égorger à la Sainte-Eulalie, dit Auguste. Y me fera un bon tonneau de boudins que j'ira vendre à Saujon, à c' t' heure. »

Et il posa près des coquilles d'huîtres, que nous avalions au fur et à mesure qu'il les ouvrait, la grosse cocotte en fonte d'où s'échappait une odeur délicieuse. Toujours sans quitter son banc, il égouttait maintenant une botte de cresson arrachée à son jardin près de l'auge du cochon.

Animée par l'excès des mets, la succulence des huîtres et du canard aux navets, la force du vin, la chaleur des bêtes, Térésa se sentait presque bien. Elle avait envie de rire et trouvait soudain le bouge d'Auguste Souillard presque agréable : dans le fond, Auguste tenait à sa pièce enfumée autant qu'elle tenait aux bijoux de Renata, brillants sous la maigre ampoule.

« Tout est relatif, dit-elle à haute voix, tout va vers un fleuve qui nous entraîne et nous perd. »

Mais Auguste sortait de la cuisinière un énorme tourteau aux pommes et Térésa éclata soudain de rire.

« C'est vous, n'est-ce pas ? » dit-elle en le regardant bien en face et caressant la tête du cochon qui se posait sur ses genoux.

Auguste Souillard ne répondit pas, occupé à déboucher une bouteille de pineau.

« C'est vous qui avez tué Gustave », dit lentement Térésa, entourée de fumée, de ripailles, d'assiettes ébréchées et de soupières fêlées.

« Et comme vous avez bien fait ! » dit-elle en attaquant à la louche l'énorme part de tourteau qu'Auguste venait de glisser dans son assiette.

« L'ennui, ajouta-t-elle, c'est que la famille de Nodes fera tout pour vous vider d'ici et de là-bas. Je le sens... C'est difficile à expliquer ces choses-là... »

Auguste riait d'un air niais. Et gobait toujours ses escargots crus.

« Ma foi, conclut Térésa, vous devriez envoyer vos vœux à Monsieur le Juge. Cela peut toujours servir. »

 

***

 

Le Bouchot a un nouveau trou dans le toit. La maison penche maintenant du côté du caravansérail. Le guéridon des esprits a tourné trois fois sans qu'on le lui demande.

Nous en sommes à la mort de Jean Valjean abandonné par les siens. Cosette m'apparaît comme un monstre stupide et sans intérêt. Elle n'est pas intéressante. Elle ne m'intéresse pas. Nous avons pleuré à la mort de Jean Valjean. Zino a commencé Diloy le Chemineau.

Nonno dit que la comtesse de Ségur est une fausse bonne et une méchante authentique.

Pour nous faire rire, Térésa se couvre le visage de farine et nous chante : « Ris donc, Paillasse. »

Nous nous moquons du monde entier.

1 La débauchée : mot du patois local désignant la fin de la journée de travail.

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