Le Bouchot
Chapitre 32
Je sais exactement où se trouve l'objet. Il y a quelques jours, elle a déterré la statue du Diable en érection et l'a posée sur la commode dont les pieds Louis XV sont préservés des gravats par des Sud-Ouest dépliés. Quand elle a connu Monsieur le Juge : « C'est une passion, non un amour », lui a-t-elle dit.
Aujourd'hui, ma détermination vaut bien la sienne.
J'entends toujours les coups de pelle sur la tombe d'Athos. Zino saute à pieds joints pour mieux aplatir la terre. Peu m'importe. Mon cœur stratifié ne bouge plus. Le meurtre est sûrement un bon chemin pour tremper les âmes solides. De la chambre des vieillards me parviennent la seconde Gymnopédie et la sale petite note fêlée. Hissée sur la pointe des pieds, je crochète la statue et je la fais basculer entre mes bras. Je détale avec.
Décidément, c'est la journée fosse ouverte. J'ai saisi dans le poulailler vide la bêche et la pelle et, sûre que personne ne me voit – Zino a disparu dans le garage, Zia écorche toujours les mêmes bémols –, je creuse sous le chèvrefeuille du mur chargé de lézards, à l'endroit même où je l'ai vue penchée ainsi sur le trou béant, la statue à la main. Peu de temps après, elle avait planté ce chèvrefeuille :
« Le chèvrefeuille est une fleur de vie qui donne vaguement envie de mourir, dit-elle. On a toujours besoin de s'en aller, disparaître quand on taille un chèvrefeuille... La volupté de mourir... »
Elle avait prononcé « voluptà », en italien, et j'écoutais, à plat ventre, au pied des sécateurs, tout en comptant les fourmis.
Je creuse. Un petit creux oblong, zigzagant et j'y couche le Diable en érection.
« Mettre le Diable en terre. »
Moi aussi je couvre le tout à grands coups de pelle. Je piétine, aplatis, remets les cailloux en place. Nul ne saura que, de ce jour, il me faut et à jamais durcir mes rêves, abolir mes illusions, ne plus avoir confiance et haïr avec la force d'un démon.
« La, la, la... chante en contre-ut la voix de Nonno. Donne-moi le la. Dammi il la. »
Satie devient un air de Corelli et Nonno vole et s'envole sur la petite flûte en argent en une prouesse cristalline telle que même la scie de Pierre Boursault se tait.
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