Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 14 sur 66

Pages du PDF

Le Bouchot

Chapitre 10

« Térésa, dit Nonno en rapportant du jardin les premiers lilas, per il tuo

compleanno1...

– Quoi ? sursaute-t-elle, trois ans ici aéjà ?

– Ma, répond Nonno, ce n'est rien. Une simple marque de plus au mur du cachot. Nous sommes les seuls à la voir, c'est l'essentiel.

– Sans parler de la ménopause », dirait Boursault.

 

Les jours étaient très longs et nous cessâmes d'allumer la lampe à pétrole. Sur l'ordre de Monsieur le Juge, Antoine Chenillot venait régulièrement faire tourner la Bugatti. C'étaient les seuls moments où Zino consentait à sortir du pressoir, en dehors des heures de classe, où muet, raide, idiot, il refusait d'apprendre à lire. Souvent Térésa, en soupirant, faisait « les cent lignes » de punition quotidienne : « Je suis un âne je suis un âne je suis un âne je suis un âne », pendant que Zino dessinait un squelette écrivant sous une lampe à pétrole.

Les pruniers étaient couverts de fleurs et Antoine Chenillot faisait rouler la Bugatti du Bouchot à La Cataudière. Hissé sur le siège avant, Zino observait et, d'ores et déjà, était capable de la conduire. Le radiateur en cuivre étincelait, passé au Miror par Térésa.

« Ma... la Bugatti est une courtisane qui tient toute la place, disait Nonno, et la vieille épouse est bien obligée de s'incliner. »

 

Ce jour-là, Antoine Chenillot révisait le moteur dans le garage grand ouvert quand j'entendis des hurlements de bête et des jurons charentais. Pierre Boursault était en train de noyer un chien dans le bac rempli d'eau de pluie, près de sa cabane.

Cela donnait une série de jappements, hurlements, suivis de glouglous en souffle de forge. La voix d'Ernestine Sarlut me parvenait :

« Fiche-lui un coup sur la tête... Attends voir que j'arrive avec mon balai... »

Il y eut un coup sourd et le souffle de forge se transforma en une complainte aiguë qui fit sursauter Térésa en train de tirer la chaîne du puits.

Elle eut l'air de réfléchir, main sur la bouche, le cœur soudain visible, battant en vagues sourdes sous le tablier de tâcheron.

Et brusquement elle lâcha tout : la chaîne, le seau, la bêche et elle courut vers la vigne à Boursault, renversant au passage l'abécédaire de Zia.

« Sale chien ! » hurle Pierre Boursault tandis qu'Ernestine commence à l'assommer avec le balai répugnant.

L'œil embué du cabot aperçoit des poings et des bottes qui l'enfoncent en lui brisant le dos. L'œil du chien est fixe, circonflexe détresse, expression humaine.

« Maudits ! Maudits ! Assassins ! »

Térésa a foncé si brutalement que Pierre Boursault en tombe dans le bac, entraînant Ernestine qui se retrouve cul par-dessus les oreilles. Et Térésa plonge les bras dans l'eau jusqu'aux épaules, comme les jours de lessive, et en extrait une misérable boule de poils jaunes et blancs, à l'œil crevé et langue pendante...

Elle traverse le jardin, le chien dans son tablier.

Elle court, elle vole vers le caravansérail, bousculant à nouveau l'abécédaire que Zia tient péniblement entre ses doigts.

Elle a couché le chien sur la table, le frictionne avec des torchons, lui souffle dans la bouche, le masse, le pétrit, caresse les pattes une à une, et râpe une pomme de terre dont elle enduit l'œil crevé.

Puis elle l'étend doucement dans l'écrin de son accordéon tapissé de Sud-Ouest, et porte la boîte ouverte sous le figuier, à la chaleur.

Alors j'ai passé tout le jour à le caresser et sous ma main il remue faiblement la queue.

« Ma... On ne préfère pas toujours ceux qui vous sauvent », dit Nonno en hochant la tête.

 

Pierre Boursault a foncé à la mairie, en vélo, pour accuser Térésa d'avoir voulu l'assassiner.

« Il faut des témoins, dit l'employé derrière le guichet. Et une déposition datée et signée. »

Alors Boursault est parti dans des explications très compliquées où il réclamait l'autorisation de faire abattre notre mur mitoyen.

« On empiète sur mon droit de passage... pareil pour mes cabinets, " ils " font dans mon trou...

– Il faut une déposition datée et signée, répète l'employé.

– Je dépose que les collabos, je les crèverai tous ! » hurle Boursault.

Et il revint à fond de train, roulant à gauche, coupant à travers champs, frôlant le garage et traversant exprès notre droit de brouette.

Par représailles, il battit Gertrude que l'on entendit crier jusque chez Auguste Souillard qui rotait dans son vin.

Le quartier est vaguement satisfait quand hurle Gertrude.

« J' sais pas pourquoi, grogne Auguste, mais ça soulage... »

Après la correction à Gertrude, Pierre Boursault a pris une pioche et fait un trou dans le mur mitoyen.

Puis il s'est débragueté et Zino se tord de rire, car Zia est au bord d'une crise nerveuse à cause de ce pénis violacé dans un œil de ciment.

 

***

 

Le Bouchot a l'air de stationner. Les meubles ne glissent plus.

Athos (je l'ai appelé ainsi, ce chien recueilli) fait la chasse aux rats.

« Tant mieux, dit Térésa, nous ne mettrons plus de tapettes. »

Nous en sommes à la fuite de M. Madeleine avec Cosette.

Le ruban de papier collant est lourd de mouches à demi mortes qui se débattent au-dessus de la lampe à pétrole.

Par un des trous de la toiture, on voit une étoile.

« L'étoile du Sud, dit Térésa. Monsieur le Juge doit aussi la regarder. »

Je n'aime pas Cosette quand elle devient riche. Je regrette la petite fille chez Thénardier.

Zino dessine trois squelettes en train de déféquer dans les cabinets mitoyens.

J'ai écrit onze pages de la Femme cent têtes.

Térésa s'est endormie en lisant les Misérables. Zino la réveille en la piquant avec une aiguille à tricoter.

Athos grogne dans le caravansérail, un rat entre les dents.

1 Compleanno : anniversaire.

OceanofPDF.com