Le Bouchot
Lettre A Monsieur le Juge
Je t'écris seule dans le garage où je révise le B.E.P.C., je dis bien « seule » car depuis trois jours maman est partie à Lourdes avec Babert Labbé. Babert est arrivé la semaine dernière, tout excité, avec un billet de car.
L'archiprêtre Pingoin a organisé un voyage en groupe avec les sœurs Tarpin et les vieilles personnes de l'église. Babert a mis des heures à convaincre maman qui a soupiré, bon d'accord, on y va, bien que je n'aime pas leurs gueules, mais enfin Babert vous êtes un tel ami que c'est pour vous que je le fais.
Je dois te dire, cher père, que si elle part à Lourdes c'est que Babert espère qu'elle y guérira ses mains. En effet, à force de porter des gros poids, de battre le plâtre et le ciment, ses doigts ont été pratiquement brûlés et elle ne peut plus jouer du violoncelle. Oh, je pense que cela ne te gênera pas beaucoup, car je me souviens, quand j'étais petite tu lui disais: « Tu n'es qu'un ouvrier de la musique. » Je pense qu'en fait, elle est devenue un ouvrier tout court et maintenant que l'été va venir, la maison est presque terminée grâce à ses mains qui ont tout collé, tout peint, tout nettoyé. Si j'avais un appareil photo je t'enverrais une photographie de la maison neuve. Tu ne reconnaîtrais pas l'ancien taudis où nous sommes restés plusieurs années. Car je crois que cela se nomme « un taudis » bien que nous l'appelions une maison.
Zino a pour ainsi dire déménagé du garage (résidence secondaire du taudis depuis quatre ans) et il vit pratiquement chez la vieille du Café des Matelots, celle qui ressemble à une citrouille avec des bottes en peau d'autruche.
Je vais essayer de te décrire la maison neuve: elle est longue, basse; avec des volets jaunes, un étage aux planchers qui sentent encore les ripes et il y a une vraie salle de bains avec une grande baignoire et des water-closets tout blancs.
Quand on a abattu la vieille cabane malodorante, Pierre Boursault s'est enfermé dans la partie mitoyenne puis on l'a vu foncer à la mairie, blanc de plâtre, noir de poussière, mal culotté et vociférant des injures. Mais l'employé lui a dit qu'il fallait faire constater et que Mme René avait le droit de faire abattre la moitié des waters. Pierre Boursault fait désormais ses besoins sur le trou affreux où tournent des mouches avec un mur qui manque, ce qui fait que nous voyons tout de la fenêtre du premier étage.
Maman a posé sa truelle, ses balais, ses seaux, la veille d'aller à Lourdes. Il faut dire que sur les brûlures de ses mains se superposent maintenant des taches de peinture, ce qui fait hurler Pierre Boursault de ses waters : « L'Italienne fera toujours honte à Monsieur le Juge. »
Tu auras peut-être honte de ses mains mais si tu regardes la nouvelle maison qu'elle a commencé à entourer d'hortensias et de chèvrefeuilles, je crois, quand même, que tu serais plutôt fier, à défaut d'elle, tout au moins de la maison.
Je ne sais pas si ses mains seront miraculées, car figure-toi qu'elle a déjà commencé à bâtir le mur de chaque côté du portail pour que tu ne te sentes pas obligé d'envoyer d'autres mandats. Elle a dit à Catherine Lepieu qui avait l'air navré de la voir creuser, pioche à la main :
« Ma brave amie je lui ai imposé mes parents à nourrir, c'est une façon de rembourser. »
Enfin une phrase dans ce genre.
A propos de Nonno, il ne va pas fort ces derniers temps et le docteur Frizamour a crié très fort que c'était un scandale de ne pas le mettre à l'hôpital, que c'était la vraie place des vieux. Alors Nonno a levé du fond de son fauteuil en osier un petit œil brillant, et le docteur Frizamour a balbutié comme s'il avait un peu honte, ce qui n'est pas du tout son genre.
Babert est venu chercher maman très tôt au garage car le car municipal les attendait sur la place Chasseloup-Laubat, devant le cinéma, à six heures du matin.
Babert avait son costume du dimanche, son béret basque et un panier d'osier fermé avec une baguette. Maman avait sa robe taillée dans un vieux vêtement à toi et ses chaussures, propres dessus et trouées dessous. Elle a pris la petite valise en carton bouilli que Nonno avait ramenée d'Italie et le beau sac de Renata, celui qui a un fermoir en écaille. Je les ai accompagnés au car où les demoiselles Tarpin étaient déjà installées tout au fond avec des pastilles à la menthe pour le voyage.
Quand l'archiprêtre Pingoin a ouvert son gros cahier noir pour faire l'appel des passagers, elles ont crié ensemble: « Mais que se passe-t-il? » Les autres demoiselles du catéchisme et de vieux hommes secs et noirs étaient installés et maman a fait une drôle de tête. Heureusement, elle s'est assise à côté de Babert qui a posé sur ses genoux le panier en osier. L'archiprêtre Pingoin a tonné à l'avant du car qu'ils dormiraient tous à l'hôtel de la Grotte, les femmes ensemble, les hommes d'un autre côté, et j'ai vu sur la figure de maman un gros nuage comme quand elle a envie d'être seule ou simplement de vomir car il paraît que les femmes dormiront par deux. Alors elle a regardé ses mains, Babert qui riait aux anges, et elle a fermé les yeux en murmurant : « A la guerre comme à la guerre. »
Quand le car a démarré elle m'a fait un grand geste d'au revoir avec tout plein de baisers et j'ai entendu la voix de Babert qui chantait : « Tu es mon berger. »
Depuis trois jours, donc, je suis seule dans le garage car nous nous installerons dans la maison neuve une fois les peintures sèches.
Si je t'écris cette lettre, c'est pour te demander de me faire entrer en pension pour la rentrée prochaine.
J'espère avoir mon BEPC mais je voudrais poursuivre mes études, quitter ce pays. Ici, après la troisième, il n'y a rien, mes camarades se fiancent ou vont aux cabanes ou dans un bureau, à la mairie ou à la poste. Alors je te demande instamment, cher père, de me laisser entrer au lycée de La Rochelle pour que j'aie un jour une bonne situation. Je sais que maman ne pourra pas me payer la pension, car il y a encore trop de charges pour elle à cause de la maison. Mes camarades qui auront le BEPC vont avoir de beaux cadeaux. Une grosse chaîne en plaqué or ou un couvre-lit en satin bleu canard. Moi, je te demande d'entrer en pension. Et puis il se passe des choses bizarres dans ma tête. Depuis que la maison est enfin construite, JE NE VEUX PAS L'HABITER. Cela fait des années que nous dormons sous un toit percé ou dans le garage. A cause de la maison neuve. Alors JE NE VEUX PAS L'HABITER et quand vous serez morts, je la vendrai.
Je vais te quitter là car je dois porter son lait à Nonno et réviser la carte du monde. J'ai marqué d'une petite croix l'endroit où se trouve Tunis. Tu as l'air si près sur la carte, mais en réalité je sais que tu es très loin.
Ta Bugatti va bien.
Océan.
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