Le Bouchot

Hortense Dufour · Chapitre 23 sur 66

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Le Bouchot

Chapitre 19

Des morceaux de tulle avaient été accrochés aux piquets dépassant de l'océan et délimitaient les parcs des deux familles.

Depuis huit jours, la noce se préparait à grands renforts de tulle raide, satin broché, huîtres, pâtés, pineau, couverts, sous le grand hangar derrière les cabanes de la famille d'Etiennette Marinard, la mariée.

Lulu Jabonot, qui aidait aux cabanes et jouait de la grosse caisse à la clique municipale, devait accompagner Térésa. Aussi, face aux tables disposées en fer à cheval, la grosse caisse à cymbales commandées par des pédales trônait sur une estrade. Térésa avait dit qu'elle amènerait son pupitre. Pareille à la grosse poutre en fer de grue du toit, l'estrade était ornée de guirlandes en papier crépon et des nappes blanches recouvraient les tables aux cent vingt couverts.

Des femmes employées à la journée s'activaient depuis le matin et portaient les énormes marmites de soupe ainsi que des terrines géantes. Soixante oies cuisaient dans les fours des maisons voisines et les gigots-flageolets attendaient leur tour. Les huîtres ne seraient ouvertes que vers quatre heures et on avait prévu six brouettes pour évacuer les coquilles. Palourdes, bulors, crabes, araignées de mer, couteaux, garnissaient déjà les plats en inox et les grattons de Saujon s'alignaient entre chaque corbeille à pain. Le beurre du Gua s'amoncelait au kilo dans des raviers en gros cristal et un énorme gâteau en plâtre blanc et rose, surmonté de deux poupées représentant les mariés, attendait, seul, entouré de dragées et d'assiettes, sur une table blanche rehaussée de crépon et de guirlandes de pralines argent.

Les bouteilles de pineau ouvertes étaient posées à côté de l'estrade ainsi qu'une centaine de verres à pied et des rondelles de saucisson. Des bouquets d'œillets blancs entrelacés d'asparagus jalonnaient toutes les tables et jusqu'à la boutonnière des hommes très rouges, en costume et gilet rayés. Les femmes, permanentées, sentaient la brillantine Roja et portaient des robes faites au crochet, laines mélangées de satin, couleur layette, avec des broches en plaqué or représentant des tortues à la carapace piquée de fausses pierreries. De lourdes bagues de fiançailles brillaient à tous les doigts, bloquant les alliances et, sur les poitrines opulentes, on voyait, au bout d'une chaîne en or, des médailles religieuses.

Les dames d'honneur portaient des robes en plumetis rose, bordées de volants en satin et des gros noeuds assortis dans les cheveux montés en crème chantilly.

Quant à la mariée, elle était engoncée dans un lourd satin moiré qui l'enfermait du cou aux chevilles, sous un très long voile partant d'un gros hortensia blanc, fiché dans les boucles laquées d'un chignon aussi gros que lui.

« Quelle horreur », songea Térésa coincée entre l'estrade et la table du pineau.

Elle avait mis sa tenue de concert, celle qu'elle s'était taillée dans la robe de Monsieur le Juge.

La noce avait déboulé d'un seul coup sous le hangar dont on ferma les portes et le pineau coula.

 

Thomas Côme était venu chercher Térésa et son accordéon juste avant la messe.

« Je rentrerai tard cette nuit, nous dit-elle. Je vais jouer.

C'est mon métier. Les mineurs de fond aussi rentrent tard. Il m'arrivera pendant quelque temps de rentrer tard. Ainsi vous ne manquerez de rien. »

Etrangement, elle enleva les bijoux de Renata et les posa sur mes genoux.

« Je te les confie. Je ne veux pas les porter hors d'ici. »

Elle avait un peu de mal à tenir sur les escarpins troués, qu'elle ne portait plus depuis longtemps.

Sur le seuil du hangar jonché de confettis, elle avait froid et se serrait contre l'accordéon comme s'il se fut agi d'un chien.

« Fido... » pensa-t-elle et elle lutta contre une violente montée de larmes.

Déjà, tout à l'heure, dans le bac, aux côtés de Thomas Côme rubicond, bavard et satisfait, crevant d'orgueil de s'allier à d'autres parcs à huîtres, les larmes avaient bien failli la submerger.

L'accordéon à ses pieds, elle s'était revue, douze années auparavant, encadrée par les officiers allemands, sur ce même bac, quand l'absurdité du monde l'avait inondée de bonheur. « Si j'ai une fille, elle s'appellera Océan. »

« C'est vrai, se dit-elle, à cette époque de monstres, j'étais aimée... »

La paix signée, la France retrouvant sa bonace et ses grandes idées au niveau de l'estomac et du ventre, jamais plus, elle n'avait été traversée par l'éclair effrayant du bonheur...

Elle se sentit presque mal quand, à nouveau, le mot « bonheur » la heurta tel le projectile qui avait déchiqueté Fido et renversé sur elle la bicyclette, sur la route du Gua.

« Ça va pas, mâme René ? » demanda l'ostréiculteur dont l'œillet blanc se fanait déjà.

 

Pendant son absence, nous fîmes les quatre cents coups.

Je me couvris des bijoux de Renata et m'enroulai dans un vieux rideau troué.

Zino remplit de Caporal deux pipes recourbées que nous allumâmes aux braises du gros poêle.

Nous toussions et avions les yeux pleins de larmes.

Puis avec une grosse pince à cheminée nous fîmes fondre du sucre dans de la margarine.

« Gâteau des noces », dit Zino.

Puis Zino, grimpé sur un escabeau, descendit les revolvers confisqués par Térésa. Il les remplit de balles et nous tirions chacun à notre tour autour du violoncelle, coiffé d'un ancien chapeau de Monsieur le Juge. Nonno frappait contre le mur et nous criait :

« Fascisti ! Camice nere ! »

Et nous mouillions nos culottes de rire.

Puis nous eûmes des nausées terribles à cause de la pipe et découvrîmes un fond de pineau que nous avalâmes dans des tasses à café.

Puis Zino attrapa la clef du garage, ouvrit tout grand les portes et mit la Bugatti en route. Il tira à deux mains sur l'embrayage et nous démarrâmes si brusquement que nous heurtâmes le mur.

Puis nous nous glissâmes dans le poulailler d'Ernestine et Zino lança plusieurs œufs contre la cabane à Boursault.

« Si on la brûlait ? dit-il.

– Oui, dis-je. Brûlons-la. »

Et Zino alla chercher la grosse boîte d'allumettes et enflamma un Sud-Ouest au pied de la cabane.

Une grosse flamme serpenta vers la vigne, s'éteignant aussitôt à cause de la gelée.

« A la lampe à pétrole, dit Zino. Ce sera plus rigolo. »

Zino se tordait de rire tandis qu'enfin le feu prenait et gagnait un vieux guignier mort, abattu devant la cabane.

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