Le Bouchot
Chapitre 44
Ernestine Sarlut ne couchait pas qu'avec Pierre Boursault. Il y avait au bout du quartier, la maison de Gustave Merlut, le maçon. Une fois par jour, buste de géant sur des jambes de nain, il passait avec son camion devant la maison d'Ernestine et klaxonnait trois fois. On pouvait être sûr que, dans le quart d'heure suivant, Ernestine enfourchait son vélo et filait vers les bois de La Cataudière où l'attendait Gustave.
Pierre Boursault, chaque fois qu'il entendait le klaxon de Gustave, battait sa femme.
« Ma, disait Nonno, c'est leur manière à eux de constituer un orchestre. »
Une ribambelle de gosses noirauds, ceux de Gustave, couraient derrière le vélo d'Ernestine jusqu'au tournant de La Cataudière où elle les semait après d'effroyables insultes. Mais les plus malins coupaient par la Chaînade et cachés derrière les grillages considéraient la chose, à savoir Gustave et Ernestine s'ébattant dans le champ.
« Ollé pire que quand Auguste amène la vache au taureau », disaient-ils.
Les commentaires allaient bon train et Ernestine hurlait :
« Saloperie de mômes, attendez voir que j'arrive avec mon balai...
– Hue ! Hue ! » gueulaient les mômes invisibles mais tous yeux.
Aussi, tous les soirs, Gustave dégrafait sa ceinture et frappait à toute volée sa smala. Et comme la maison de Gustave touchait à celle d'Auguste par le jardin de derrière, ses chiens se mettaient à hurler, son cochon à grogner et Auguste ivre mort bougonnait :
« Bordel de foutre. »
Pourtant, ce soir-là, contrairement à son habitude, Gustave Merlut ne klaxonna pas devant la maison d'Ernestine. Il arrêta son camion devant chez nous sans éteindre le moteur. Térésa, pour oublier les heures d'accordéon, jouait au violoncelle la Mort du cygne. Gustave Merlut frappa très fort au carreau, puis au volet, car Térésa semblait ne pas l'entendre.
Dans la journée Babert était venu chercher les grenouilles tandis qu'elle faisait répéter vingt fois Perles de cristal au neveu Souillard qui roulait de gros yeux à fleur de paupières et tapait du pied à chaque mesure ratée.
« Mâme René ! » appela Gustave en tapant sur les volets.
Mais Térésa continuait la Mort du cygne. A un mouvement de l'archet, un instant suspendu au-dessus des cordes, il vit qu'elle l'avait entendu.
Gustave entra et s'assit lourdement sur le tabouret du piano.
« Pour sûr, dit-il, tandis qu'elle arrachait le dernier sanglot aux cordes, pour sûr, c'est entraînant... »
« Entraînant » était le grand compliment, s'agissant de musique, des gens du pays.
... Térésa écarta le violoncelle et le tint debout, tel un enfant très aimé.
Son regard erra sur Gustave sans bien le voir. Térésa revenait, aérienne, d'un monde de beauté, de grâce et de douleur. Elle eut l'air soudain très vieille, au-delà de tout âge, perdue dans un pays de jais et de prismes noirs, composé de matériaux d'ébène et d'or, mortuaires, magiques, sans recours.
« Oui ? » murmura-t-elle très lasse.
Le gros homme avait posé sur ses cuisses ouvertes ses poings blanchis par le ciment.
« C'est-à-dire que les gars de mon patron, et moi avec, on va pas tarder à venir », dit-il.
Térésa serra davantage le violoncelle et mit, ainsi qu'une épée, l'archet en travers de ses genoux. Son souffle était très lent, elle se souvint des Allemands frappant à coups de poing dans ses volets.
« Oui ? » répéta-t-elle.
Elle n'aimait pas un certain genre de regard et d'approche, qui avait devancé toutes les mauvaises nouvelles de sa vie.
« Bon, ben, c'est que voilà : lundi, les gars de mon patron et moi-même, on a ordre de venir pour la reconstruction.
– La reconstruction ?
– Oui. Monsieur le Juge a écrit et envoyé de l'argent à mon patron pour qu'on abatte ici et que l'on construise la maison.
– Il vous a écrit à vous et pas à moi, dit-elle, reveuse, sans le regarder. Et nous, on va vivre où, nous, pendant la reconstruction? »
Elle se leva, posa l'archet, prise du même terrible fou rire que l'an dernier car le gros homme venait de balbutier :
« Dans le garage, mâme René. »
***
Le Bouchot s'incline maintenant en sens inverse. Un des jerricans est tombé. Le seau à charbon est curieusement incliné. Le violoncelle tient tout seul et le guéridon des esprits avance vers lui.
Térésa pleure à grosses larmes sans nous regarder et passe ses mains sur chaque mur biscornu en disant : « On s'attache à ses prisons. »
Il y a du bruit dans la chambre de Nonno. Le Monde est désert. Il fait nuit. Il se lève pour chauffer sa chicorée.
Les tapettes ne claquent plus. Les rats ont déjà quitté le navire.
Nous ne finirons jamais Diloy le Chemineau.
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